La Cinquième partie : RETOUR AU REEL.
Injonction.
Ne crois pas qu’il soit facile ainsi de revenir sur terre. Comme me l’avait dit un jour un aviateur chargé de millions d’heures de vol : « voler serait la plus belle chose qui soit, s’il n’y avait le sol ». Je le savais depuis le début qu’il y aurait une fin, une coda, une clé de sol.
Nous y voici, sur le chemin du retour. Ne te
réjouis pas trop vite : ce sera le chemin des écoliers.
43.1 - Un papillon dans la forêt. L'ultime révérence.
L’ultime révérence.
Nous n’allions pas fuir la côte comme des voleurs et laisser l’océan mugir sans lui faire encore une révérence. Nous en voulions pour notre argent en quelque sorte. Tout ce mal et tout ce temps pour être ici sur la plage abandonnée, coquillages ni crustacés qui tiennent, tourner le dos sans quelque salut et quelque détour, pas question. Un manque de savoir vivre très touriste.
Nous allions encore suivre la ligne d’océan tant que temps qui passe restera un peu distrait. Soyons clairs : Los Angeles n’est faite ni pour toi ni pour nous, ses paillettes et ses échangeurs, elle pourrait casser le rêve et réveiller temps qui passe. Deux semaines nous attendent, pas une minute de plus pour remonter à la surface, deux semaines pour rejoindre Denver d’où notre avion décollera à l’heure convenue. Deux semaines.
Il y a bien mille kilomètres jusqu’aux anges, assez pour anéantir toute tentation si la tentation était possible vers ce trou noir là. Nous pouvions chatouiller le diable en en prenant le chemin jusqu’à Monterrey, cent petits miles de Pacifique en plus, cadeau.
Nous y sommes arrivés bien plus tard que prévu, à Monterrey, ce n’était pas l’heure de la collation mais du goûter, nous goûtâmes du poisson sur le port. Etrange respiration, cette route ; il n’y avait plus de falaises comme au Nord, et cette fin du monde se montrait plus accueillante, plus civilisée, comme si San Francisco avait déteint. Les montagnes côtières sont basses et rondes, et les fraises de Californie s’alignent pour nous permettre de les sucrer à loisir. Parfois un éperon rocheux se hausse du col, il barre timidement le paysage et la route le franchit en tranchée. Il s’en va former un petit cap pour se donner un air de côte découpée.
à suivre.
43.2 - Un papillon dans la forêt - La corniche sans baleines.
La corniche sans baleine.
Jusqu’à Monterrey, ainsi, il y a de la vie dans cette fin du monde là. La ville est coquette, paisible, piétonne et polie. J’en ai ce souvenir, de mon bref passage. Il ne sera peut-être pas celui de tout le monde, car Monterrey est cher à commencer par le restaurant du port, ciel l’addition, mais ce sont les risques des prolongations. Promis, c’est fini, il faut maintenant s’enfoncer dans la Californie. Bon, mais sans oublier la boucle de la seventeen miles drive, une sorte de raccourci qui devait nous conduire à Carmel.
Seventeen miles drive. Une petit corniche à péage où, à l’allure d’un escargot, interdiction de dépasser 25 à l’heure, le catxcat serpente au ras des eaux, en observant les otaries et les cachalots. Ce sont plutôt des baleines, à ce qu’on nous a dit, qu’on pouvait en voir tous les jours propices, mais il me fallait un O pour ma phrase. Voilà comment naissent des légendes incroyables et des rumeurs mensongères, pour un O mal placé.
De toutes façons, le jour n’était pas propice et d’animaux marins je n’ai vu que les otaries vautrées, rien qui souffle au large sinon le vent, mais la promenade valait tous les retards sur l’horaire. Points de vue sur points de vue, océan sur gerbes d’écume, ce sont ici les arbres qui se perchent, ni corbeau ni fable ni fontaine, rochers aigus luisants de sueur marine aux formes cubistes et surréalistes, Dali est là, lumière bleue de verre. Vous reprendrez bien un petit bol d’air, va pour le bol d’air, et un dernier pour la route.
Nous avons traversé Carmel. Le prix payé au restaurant de Monterrey a dissuadé ‘Aliénor de boutiquer, le chronomètre en a souri, et quelques dollars de moins. Carmel, oui, dont le maire fut Inspecteur, Impitoyable, et qui, lorsqu’il ne traîne pas sur la route de Madison, va à minuit dans son jardin manichéen. Le Bon, pourrait-on dire. Il n’est plus maire depuis quelques années, pour cause de nouvelles aventures, il le restera pourtant, aussi longtemps qu’existeront le cinéma et le nom de Clint Eastwood.
C’est à Carmel que nous avons vu l’océan Pacifique pour la dernière fois, et que nous avons pris le chemin de l’Est, vraiment.
Traversée de la Californie jusqu’au pied de la Sierra Nevada, rien à signaler. Sinon la nuit tombante sur un bouiboui mexicain indigeste, sinon la recherche nocturne d’un Bed and Breakfast au milieu des séquoias du Papillon. Mariposa-en-Forêt.
à suivre.
44. Le gouffre.
Mariposa est la porte de Yosemite National Park. L’exercice consiste à te raconter joliment la traversée de ce parc. Il regorge de beautés paysagères tout à fait belles, mais si, il en est si redondant que je me dois de l’être, et tout à fait paysagères. Il y a de mystérieuses forêts, d’interminables cascades, d’incroyables surplombs, dominant un cirque sans pareil dominé de sommets majestueux. Il mérite une bonne note à la rédaction d’école primaire sans conteste. Tu vois le tableau, n’est-ce pas ?
Impossible d’être plus beau.
Impossible d’être plus banal. Tu prends une petite vallée de Suisse, tu fais un zoom de huit fois, et te voilà à Yosemite. Je ne sais ce qui m’arrive, je me sens ainsi dans cette traversée de conte de fée. J’en ai prises, des photos, elles sont très réussies et chacun de s’exclamer en les voyant juste avant de s’endormir au diaporama d’Andrem. Mais bon, ce sont des photographies.
Les oiseaux s’ébattent, les écureuils rappliquent, les séquoias grandissent, les nuages font trois petits tours autour des Monts, et les monts se montent le bourrichon. Nous aussi nous montons. Longtemps, longtemps, un point de vue très célèbre impose de monter longtemps sinon à quoi bon être point de vue très célèbre et très signalé, si tu le rates c’est exprès. Le voici, il domine la vallée de son mile en chute libre, et même pas de garde corps pour les enfants qui courent. Tu me diras, mile ou hectomètre, le résultat est le même pour la chute sinon pour la vue.
C’est dimanche. Nous descendons dans la vallée où l’embouteillage des campeurs nous fait respirer l’oxyde de carbone, il était temps après tout cet oxygène ; nous décidons illico de franchir la Sierra Nevada sans suivre le torrent agglutiné, le col pourrait être fermé comme naguère à Beartooth, pour cause de risque de neige qui nous y attendrait de ses douze mille pieds fermes. Nous avons déjà donné. Personne pour nous renseigner, allons-y.
Tu n’en sauras pas davantage sur Yosemite ni moi non plus. C’est une beauté paysagère. Il fallait bien que la fin du monde, que nous avions laissée derrière nous, nous laisse un goût de fin de tout. Nous serions blasés de stupeur et j’aurais peut-être été plus lyrique si j’avais commencé ici. Mais on ne commence jamais par la fin même lorsqu’il s’agit de revenir.
La suite me prouvera que je n’étais pas blasé ; simplement, ma rêverie n’a pas trouvé sa place ici malgré le zoom de huit fois. Le col était sec et dès que nous avons perdu de l’altitude de l’autre côté, le côté ensoleillé du matin, le rêve est remonté dans la voiture.
45.1 - Le fantôme du pantalon.
Le fantôme du pantalon.
1°) Fausse route.
Je te vois bien là, dans ton coin, à me jeter la pierre. C’est bien d’un parisien de se la jouer blasé et de faire le dédaigneux devant cet endroit là de cette Sierra là, Nevada sans neige. Ou alors, me croyant sur parole, tu vas penser que ces monts et merveilles ne sont que pièges capitalistes, pompes à touristes ultra-libéraux et mondialisés, les pompes comme les touristes, appâts de mère nature pour gaver de pop-corn l’obèse en short.
Il faut le reconnaître, ton soupçon a de quoi se nourrir et la route encombrée le long du torrent était bien conquise par Mad-Co, Machin Burger et Dégueu King. A force de nourrir les soupçons on en devient obèse.
Tu fais fausse route. Yosemite mérite sa réputation flatteuse et le voyage. J’ai été saisi de ses merveilles, et ce n’est pas en Suisse que je retrouverai les mêmes sensations frissonnantes, certes non, quand je serais capable d’escalader la jeune fille. Pardon, il faut dire Cervin. Mes diapositives en témoignent qui plaisent aux allergiques des soirées diapo, c’est-à-dire tout le monde. Tu devras creuser plus profond pour comprendre et c’est à moi que ce discours s’adresse, et mieux retourner le couteau dans la plaie pour toucher le nerf à vif.
Tu découvriras que je n’ai pas été à la hauteur de l’évènement. Plus lièvre que lièvre j’avais dû prendre du retard sur le catxcat plus lièvre que tortue. La forme qui me ressemblait assise au volant de la machine était déshabitée, et on m’aurait vu dit-on encore à San Francisco ce jour là, les pieds trempés dans l’eau glacée de la plage abandonnée, même plus besoin de remonter le pantalon il est à 400 kilomètres à traverser les montagnes.
Je suis assis sur un rocher luisant comme un ver, le rocher, l’otarie bavarde avachie près de moi, et nous contemplons au loin souffler la baleine, là-bas vers l’Ouest le vrai. Il paraît même que j’aurais retrouvé mon vieux fidèle jaillissant. Tu en penseras ce que tu veux. Puis j’ai glissé mon corps à travers Yosemite et nous nous sommes retrouvés, mon pantalon et moi, juste de l’autre côté de la montagne, au moment où enfin j’ai compris ce que je faisais.
à suivre.
45.2 - Marco Polo.
2°) Marco Polo.
A rebours de l’histoire du monde, à rebours des grands mythes fondateurs, qui ont conduit les tribus du sous-continent à poursuivre le soleil dans sa course, passer l’Indus, les déserts aryens, le pays de Zoroastre, le monde d’entre les fleuves, cette grande migration préhistorique qui aboutit à l’Histoire, et qui depuis cinq siècles a franchi notre Océan croyant renaître, pas l’Océan de là-bas mais le nôtre prosaïque et Hugolien, c’est si court cinq siècles, à rebours de tous sauf Marco Polo le vénitien magnifique, j’ai entrepris d’aller à la rencontre du soleil, remonter le temps, retrouver l’origine, la mienne à moi. J’ai tordu le cou au pendule du bon professeur et je suis parti à l’Est.
Je le savais et je l’ai déjà écrit. Mais je ne comprenais rien en écrivant. Je ne l’ai compris qu’à ce passage de col sec comme une trique, quand la pente s’est inversée et que la voiture n’eut besoin de son moteur que pour freiner. Devant moi poudroient les déserts qu’il me reste à affronter.
Le retour à la source réclame un peu de soif.
FIN.
46. Nevada.
Le désert vivant.
Je vais te faire le coup de je me souviens. Je n’ai pas compris tout de suite, qu’il était encore temps, que j’étais sur place ; aujourd’hui que j’écris l’évidence revient devenue inutile. Je me souviens de ce dont j’aurais dû me souvenir quand j’y étais.
Je me souviens d’un film que j’avais vu étant enfant. Un documentaire. Le genre de pensum où la mère nous traînait pour notre instruction, à l’âge où tout nous dépassait. Trop tôt, probablement, mais nous devions être les meilleurs. Je ne suis pas devenu meilleur, loin s’en faut, mais je me souviens de ce film, quelques passages au moins, quelques images, pour tout bagage, et qui n’étaient pas les plus rigolos. Un enfant se souviendra du combat de l’araignée et du scorpion, des fleurs qui s’ouvrent en accéléré, une image par heure.
Je me souviens surtout, et j’en suis étonné moi-même, du laïus du début avec schémas animés à l’appui montrant comment se forme le désert. Pourquoi ce laïus et pourquoi pas les histoires de renard et de serpents, d’oiseaux et d’insectes ? Vas savoir. Pas de scènes animalières sinon par ci par là, mais une thèse géo-météorologique, voilà ce qui m’encombre le bulbe.
Les nuages poussés par les vents s’écrasent sur les montagnes qui en blanchissent, il pleut sur la forêt et sur Mariposa, et de l’autre côté la terre assoiffée attend son eau confisquée. Je me souviens de la leçon depuis toujours, et pourtant lors de notre descente de ce côté assoiffé je n’y ai pas pensé, tout surpris même de passer sans sommation du séquoia multiplié au stérile cailloutis.
Passés les confins de verdure, j’entrais dans le monde minéral qui me séparait du pavillon de Billancourt. Pour commencer le travail de retour vers soi, nous avons découvert les concrétions de Monolake.
à suivre.
47. Le sculpteur et l’oiseau.
Nous devrions être au beau milieu de la sierra Nevada ; je me faisais une fête de vous la décrire, le vertige en montant le vertige en descendant, entre les murs de neige qui nous auraient donné l’envie de rester encore un peu, encore longtemps. Rien n’arriva, le changement fut si brutal que du col au lac, quatre-vingt dix minutes de descente, nous n’avons pas eu le temps de réaliser que la fin du monde était finie, la fin du monde des champs de fraises, des forêts de géants, des otaries et de fraîcheur. Me revoici sur la terre, son sel, ses cendres, le sable et le roc, et la vrille solaire.
Le musée d’art abstrait s’étale nonchalamment en plein air au fond de la dépression. Il s’offre le plaisir d’un bain de pied, moyen infaillible pour empêcher le passant d’emporter un petit morceau. L’eau n’est pourtant pas profonde, trente centimètres à tout prendre, un bon pied en tout cas, pour me donner un déguisement américain. Mais sur le rivage et malgré le chaud du soir, nous n’avons pas très envie de faire trempette.
L’eau est claire et calme, nulle végétation visible n’émerge à l’œil nu, mais il y a comme une sonnette qui tinte dans nos têtes. Cette eau qui dort et n’amasse pas mousse cache quelque mystère dans sa transparence indécente et sans vie. Je suis bien en peine de te donner une explication ; il paraît que l’on s’y baigne, dans le Monolake. Pourquoi te devrais-je une explication ?
Comme la dizaine de personnes qui traînaient sur les chemins de planches ce soir là, parmi les sculptures, nous sommes restés à distance raisonnable et avons contemplé le soleil jouer à chat avec les ombres dentelées. Elles étendaient leurs bras décharnés, la tête branlante, les pieds collés ensemble enfouis dans le calcaire tout neuf évaporé, ou dans l’eau. Une armée figée nous servait de haie d’honneur et en reflet nous contemplait de ses quarante siècles sans aucun Bonaparte pour les revendiquer.
Certaines figures sont encore engluées dans le roc primitif d’où il leur faudra encore quarante siècles pour s’extraire, d’autres imprudents se sont aventurés trop loin, et le vent, le sable et le touriste les ont lentement rognés et graffités. Restent çà et là un rescapé des tranchées, tronc au regard vide, tête sans nez, moignon perdu sans collier. Le sculpteur fou s’acharne sur son œuvre qu’il avait laissé croître, et la souffle comme une bougie.
Le soleil prend pour refuge la Sierra enneigée sans neige, il rejoint la fin de tout. Nous surveillant du coin de l’œil dans les rouges éclats du soir, gai comme un pinson, un oiseau nous accompagne dans notre retraite, il vole de tête en tête et d’épaule en moignon. Il nous chante sa vie d’oiseau. Noir au bec jaune, c’est un merle semblable à celui qui me rit au nez du haut de mon portail lorsque je rentre le soir de mon devoir nourricier.
Est-ce lui, qui me sait sur le retour, et qui se moque comme il me le fait en Europe ? C’est lui sans aucun doute, il ne va pas chanter les autres promeneurs, il me chante à moi seul sa chanson de merle et j’en connais musique et paroles. Avec les bizarres bestioles transparentes de l’eau transparente du lac, il est la seule âme qui vive, ici. Il ne s’agit pas de nous, déjà fantômes, ni des derniers hommes un peu plus loin dans le noir montant. Juste le désert vivant qui renaît après notre passage.
Le soleil a perdu la partie de chat, il a chu dans l’Océan et les ombres ont tout pris, lac, concrétions, planches et touristes. J’ai aimé le jeu subtil d’un soir de juin aux portes du désert américain, le vrai que nous allons traverser, de l’oiseau facétieux entre soleil et statues, entre hommes et eaux, entre chien et loup. Le merle s’est tu. Il attend que revienne l’heure.
Il sera un jour le dernier témoin du monde immobile, puis il me
rejoindra à Billancourt.
#48 à suivre.
48. L’escalier. 48.1 - La première marche.
1°) La première marche.
C’est le moment. Tu me l’avais dit, il fallait remonter vers l’Est, retrouver la maison. Traverser la Sierra était une première formalité, une mise en forme, un coup d’essai. Juste pour s’arracher à l’attraction du couchant où tous les peuples se soumettent, à la vaine poursuite du soleil, à la douceur de la fin du monde. Nous voici devant le grand escalier et sa première marche. First, but not least.
Toi aussi tu y es. Tu es bien obligé de me suivre et tu ne vas pas rester là, aux portes de la nuit, après tout ce chemin ensemble. Tu le sais bien et ton hésitation ne peut tenir devant la nécessité. Si tu crois que j’ai la fleur au fusil ce matin que nous chargeons le camion rouge pour la dix-neuvième fois avec vue sur le lever en reflet dans le Monolake, et ne me chipote pas, dix-neuf j’ai compté j’ai vérifié, c’est dix-neuf.
Je n’en mène pas large.
Ne dis rien à ‘Aliénor. Plus encore que dans la neige et le froid qui nous ont surpris au point qu’aucune appréhension n’est venue nous chatouiller les orteils avant de s’y lancer, je m’étais interrogé sur la vaillance de la machine à nous faire traverser le chaud. Jusqu’à ce matin, de vraies chaleurs il n’y eut jamais. Les belles heures ensoleillées des plaines, les lourdeurs d’avant orages, le réchauffement d’après glaciaire, furent supportables et vivifiantes et s’il te faut des mesures thermométriques toi le maniaque des instruments, nous avons caressé les trente Celsius, comme nous avions pincé les moins cinq du même métal.
Je te facilite la tâche, je reste avec Celsius, j’aurais pu appeler Fahrenheit.
Ce n’est plus le même tabac désormais. Fini de rire, nous allons être dépendant corps et âme de la machine rouge et de sa bonne marche, notre catxcat dévoué, en espérant qu’il le soit. Nous partons pour la vallée de la Mort.
à suivre.
48.2 - Les puritains.
2°). Les puritains.
C’est une évidence philosophique. Une tautologie, comme disent ceux qui veulent t’impressionner de leur science. Je le dis donc, dis donc. Tautologie, le discours sur Toto. Le chemin qui remonte de la fin du monde à la vraie vie passe nécessairement par la vallée de la Mort. J’ai connu des déserts absolus couverts de sel sur des étendues plus vastes que les mers qu’ils furent, où nul oiseau ne pouvait survivre faute d’insecte, ou nul insecte ne pouvait survivre faute de rien, où la panne de voiture signifiait quelques heures de survie, où les cinquante à l’ombre auraient facilement été atteints par Monsieur Celsius toujours aux aguets s’il y avait eu de l’ombre.
Des pays où les rochers disputaient aux arcs-en-ciel impossibles leurs couleurs, à grands coups de minéraux métalliques ; des pays où l’on marche au fond de la mer sans voir une goutte dans la lumière aveuglante à ne voir goutte, où il n’y a même pas d’eau dans les mirages.
Grande saignée de globe au milieu des montagnes et déjà loin de la Sierra Nevada, la Vallée de la Mort est un résumé de tous ces déserts. Malheur à qui y tombe en panne, à qui craint le chaud le sec et le solaire, à la gourde qui a oublié la sienne. Malheur à qui s’écarte du droit chemin et prétendrait de sa seule force vaincre le minéral. Ailleurs je t’explique comme l’homme est nu, et que sa survit ne vient que de ses congénères, la Vallée de la Mort est aussi cette philosophie là.
La mort qui donna son nom à cette vallée fut celle d’un héros qui partit seul tout droit par là pour secourir ses compagnons pionniers embarqués dans la vallée sous prétexte de raccourci. Le raccourci pour le paradis, qu’ils disaient, ces puritains pionniers. Ils allèrent par ici et sortirent de la vallée à temps, ici est la pente abrupte et sinueuse qui remonte vers l’air frais, avec la peur pour tout péage. Là est le chemin droit, en pente douce, qui suit la lèvre chaude. Squelette desséché, quelque part dans un éboulis, le héros mourut d’avoir suivi la voie tracée, seul.
Ce n’est pas bien de comparer la Vallée de la Mort à une saignée. Nul géant, nul cyclope, nul monstre formidable n’est venu entailler la croûte de sa terrifiante griffe. Seule la croûte est fautive. Tout au long du creux, l’Est et l’Ouest se haïssent, une haine de rose des vents dont l’homme a si bien su se saisir, et se repoussent. Lentement sombre le fond du gouffre ; fissure qui s’élargit, fente qui s’ouvre, et comme une caricature de l’Amérique puritaine, vagin qui se dévoile desséché, rugueux, stérile.
Au creux du creux, de ce monde sans vie, non qu’elle en soit absente mais elle y est interdite, ricanement aquatique venu des profondeurs de nulle part, qui jamais ne déborde et jamais ne sèche une petite flaque abrite quelques animaux translucides, sortes de crevettes intra terrestres et en dépit du bon sens elles font un pied de nez aux interdictions puritaines.
Trente centimètres de profondeur et vingt mètres de diamètre à quatre vingt mètre sous le niveau des océans, voilà la taille du plus grand bras d’honneur de l’histoire.
à suivre, plus tard. Patience... et quarantaine.

