3. Le chemin des Dieux et ce qui s’en suivi.


Je suis resté très gamin, rien que le mot de Moabite me fait rigoler. Les purs et durs bibliques me montreront du doigt, et les mormons ne seront pas les derniers. Déjà la veille je ne m’étais pas fait des amis d’eux, alors, une si débile rigolade, tu penses. Petit con d’ado !

C’est pourtant ce que tu comptes être le soir même, Moabite, malgré l’excuse de la durée déterminée, deux soirées tout au plus. Tu n’as encore rien réservé et il te faudra arriver assez tôt. Tu ignores encore que le chemin des dieux ne se roule pas dans le sable en indifférence kilométrée, et qu’il te faudra du temps de contemplation. Tu ne sais pas encore qu’après les dieux et les déesses, vont te détourner du droit chemin un massif volcanique, une gorge profonde, un chaos de rochers gravés, et quoi d’autre ? Comme s’il te fallait des tentations pour succomber.

Tu connais la règle, l’ampleur du désastre en distance en temps en carburant de chaque détour, tu la connais par cœur, et en toute connaissance de cause tu vas te jeter dans tes péchés mignons aujourd’hui. Que le voyage peu à peu tire à sa fin ne va pas réduire tes incorrigibles irresponsabilités. Tu ne sais pas encore en mettant le contact pour ébrouer le six cylindres que ce programme impossible sera entièrement accompli ce soir, au mètre près, à la seconde près, au litre près. Tu ne le sais pas car tu ne l’avais pas prévu, ce programme.

Rouler sur le chemin des dieux qui serpente dans la vallée fossile semblait ne jamais finir. Chaque tour engloutit une merveille et la remplace par quelque autre qui va jouer un temps avec le soleil. J’avais invoqué Apollon dans ma grandiloquence amorale et les esprits chagrins au-delà de l’emphase me reprochent déjà cet occidentalisme envahissant. Ici, pays des Navajos, point besoin d’Apollon pour arrêter le char solaire, les dieux du coin suffisent. Sans vergogne, je garde mon dieu grec ; je le connais mieux que ceux d’ici et je le pense en bonne compagnie. Je suis sûr qu’ils ont des choses à se dire, et qu’ils se trouveront des amis communs, des ennemis semblables. Il ne faut pas avoir peur de transporter nos dieux avec nous et de les montrer à ceux qui nous reçoivent : ils n’ont pas besoin d’être ménagés et doivent se frotter à d’autres esprits, si nous voulons continuer à croire en eux, c’est-à-dire en nous.

Dans l’Olympe des Navajos, il va se trouver quelque Aphrodite de bonne humeur et leurs descendants bientôt peupleront un nouveau monde. Les paganismes ont ceci de terre à terre qu’ils se comprennent entre eux sans traduction ni dogme, sans bain de sang. Que celui qui n’a jamais tenté de traduire Homère en Navajo me jette la première pierre, me lance la première flèche.

Il se plaisait dans ce lieu, mon beau mâle mythologique, à peine levé de sa nuit. Il prenait soin de ménager ses rayons pour que l’air reste encore frais, juillet n’en déplaise, et de les maintenir assez inclinés pour que dieux et déesses jouent avec selon que je roule vers le Nord-Est puis vers le Sud-Est, puisqu’il faut paraît-il des directions à mes détours.

.