Les illusions du matin se dissipent, il suffit de quelques degrés de rotation de la terre. Le soleil monte, comme l’on dit imprudemment, confondant ce qu’on voit et ce qui est. Les géants prennent leur forme rocheuse, un peu triste de nous voir partir, et je sais comme toi que ce n’est pas la pierre qui pleure la fin de la récréation mais moi seul. Inutile de se voiler la face, la grand’ route est d’un banal à dérouler son ruban, elle coupe le chemin poussiéreux de ses camions entrecroisés, et après avoir sagement respecté le signal, un camion peut en cacher un autre, nous nous y lançons pour reprendre notre marche funèbre.

Vallée des dieux, adieu. J’ai fait de mon mieux. Je vous ai laissé vous ébattre au milieu des formes du désert, dans la poussière légère et dans les rayons du soleil, mais il n’y a pas de Saint-Esprit pour sauver le monde, ni le mien ni le vôtre, il n’y a point de nourriture céleste, Apollon peut aller se rhabiller, bel homme mais marbre pâle, le terre-à-terre revient au galop, il faut trouver dans les deux cents prochains kilomètres de quoi manger de quoi boire, au moins une fontaine au moins un resto. Sinon le plaisir des sens, au moins le besoin de la chair.

Tu ne sais pas encore compter en miles, mais tu as trouvé table accueillante après cent-quatre-vingt-dix-huit bornes. Un hamburger, quelques colas et un petit somme plus tard, nous voici repartis.

Juste en partant, un feu tricolore nous demande d’attendre un bon moment que personne ne soit passé dans le carrefour pour nous éclairer de vert. Sans hésiter, comme s’il en relevait de la nécessité la plus immédiate, comme si tout avait été prémédité depuis longtemps et consigné dans le grand livre des destins universels et immanents, je prends à gauche au feu. Moab est en face, encore très loin, et il n’y a rien vers la gauche, pas même un paysage aguicheur, quelque diable tentateur. Bâbord toute. Face à la montagne ; l’inévitable montagne qui surgit dès que tu t’écartes du grand chemin, de la route facile qui contourne les obstacles et suit les pistes de tous les temps. Va pour la montagne.

Tu n’as pas affaire à forte partie. Elle ressemble plus à un terril qu’à un plissement ; un entassement laissé là par les flux et les reflux, après que la mer a tout rogné de ce qui dépassait laissant à nu le plateau lorsqu’il a surgi entre les deux cordillères, aux grands chambardements d’après les dinosaures. Il lui faudra attendre encore longtemps le travail du vent et des eaux avant de devenir à son tour vallée des dieux. Le catxcat monte lentement la petite route, dévoilant peu à peu les horizons lointains du Nord et de l’Ouest, ces horizons traversés par la Grande Fissure Sacrée. Les buissons d’épines sont devenus arbres familiers, sapins ou mélèzes. Sapins ou mélèzes ? Familiers en tout cas. Tu aurais aimé que s’ouvre une brèche vers le sud, pour élargir l’angle du panorama, découvrir, deux cents kilomètres en contrebas, les vallées où tu rêvas, la monumentale et la divine, et le pays des Navajos, mais tu sais qu’il n’en sera rien, il faut qu’ils aient disparus pour peupler tes nuits à venir.

La route n’atteindra jamais la crête, leurs deux lignes font ce que font depuis Euclide toutes parallèles dignes de ce nom. Tu aperçois le sommet du terril, à l’Ouest, bien au-delà de la disparition des mélèzes, là où les éboulis se déversent dans la grande crevasse. Non, n’insiste pas, ce bout là n’est pas pour toi, il  vaudrait mieux que tu cherches une route à droite pour retrouver le chemin, ne vois-tu pas que la chaussée se dégrade, se rétrécit, que toute cette aventure ne mène nulle part. Promontoires, avancées, péninsules, il faut savoir rester à jeun parfois, ne plus se poser où le regard se perd à l’infini, là où il ne reste que l’impasse. Toute cime est une fin, toute vigie un terminal et Guernesey un cul-de-sac.

Tu renonces.
.