1.    La Sal Mountain.


Le retour à Moab dura plus longtemps que prévu. Il était difficile de suivre les caprices du chemin confondu avec la terre, dans la nuit. A droite le précipice, à gauche le précipice, nous frisions le désastre de Poitiers. Mais nous sommes là, et nulle crainte ne se justifierait. Arrivé sur la route il nous a suffi de nous laisser descendre sans hâte, retrouver des altitudes raisonnables au niveau de la rivière. Nous avons repassé le petit pont, tu sais bien, le pont à l’air de mine de rien, et nous avons fini notre nuit au motel après un bon dîner. Nous avons trouvé, la deuxième à droite en remontant puis tout droit jusqu’au virage, un restaurant aussi plaisant qu’inattendu. Ce matin, nous étions dans la vallée des Dieux, c’était il y a si longtemps déjà.

Encore un, le dernier, encore un parc, il faut boucler le programme. Une journée complète t’attend à Moab pour visiter le dernier clou, le parc national des Arches. Tu te souviens du pont arc-en-ciel, Rainbow Bridge, de ce pèlerinage que tu lui as consenti, ou plutôt que tu as consenti à l’enfant que tu fus. Voici que des ponts, tu vas en déguster des dizaines, de toutes formes, de tous âges, des pont ébauchés et des ponts effondrés, à chaque détour de route, à chaque carrefour, et derrière chaque buisson. Ils se sont donnés rendez-vous dans le haut plateau de l’Est, le grand rendez-vous de la confrérie des ponts, seule secte géologique au monde, de l’autre côté de la grande faille qui coupe la mesa en deux.

Cheminées des fées alignées comme à Manhattan les gratteurs de ciel, rochers empiles en équilibre instable et millénaire, avec l’inévitable photographie du badaud qui les retient de l’index jusqu’au jour où la pichenette le fera basculer et l’on ne trouvera que la plume de son chapeau ensanglantée. Toi aussi tu as fait aussi la photo pour avoir le sourire de ‘Aliénor, mais c’est le majeur que tu as tendu. Insulte minérale et petit plaisir géologique.


Tu as aussi photographié le photographe photographiant son américaine au doigt boudiné, peut-on à ce point ricaner aux dépends d’une érosion qui ne t’as rien fait ?

Toute la journée, tu as tourné de vallée en vallée, tu as sauté les crêtes et les ruisseaux secs, entre le rouge rocher et le buisson gris, l’œil attentif à La Sal Mountain là-bas au sud dont le signal te donne la route que tu prendras demain pour partir. C’est cela qui est si particulier ce jour là, ce dernier jour de parc : le signal du départ, impassible, en forme de montagne bien visible, qui vient comme un écho à tes mélancolies de la veille. Mais tu fais le fier, et tu visites avec application, carte détaillée en main, tiens on va prendre ce détour, tiens là-bas il y a une buvette, tiens tournons dans ce vallon, tiens on n’est pas déjà passé par ici ? Il n’est pas question de laisser de côté la moindre curiosité, la moindre indication touristique, le plus petit cratère, la plus modeste fenêtre, oui ils les appellent ainsi, les trous dans les falaises qui deviendront des arches dans cent mille ans, des fenêtres.

A midi, l’air vif du matin est devenu irrespirable, même à l’ombre. Tu as déjà bu ton troisième magnum. Difficile de trouver du repos mais tu trouves un petit somme à caser dans un creux, agité mais somme. Que sont devenus les moins cinq degrés du Wyoming, à peine un mois plus tôt et  un peu plus au nord ?