Sixième partie : L’ENVOL


69.    Routine du retour.

Tu ne manqueras pas, plus tard, après sept ans de réflexions, de gloser sur la meilleure façon de terminer un voyage. Rien ne semble plus simple que les gestes à accomplir, les rituels, arriver à l’heure à l’aéroport, ne pas s’y perdre, se soumettre aux fouilles et autres inquisitions inutiles et obligatoires, marcher le long de couloirs tous identiques, entièrement dépendant des panneaux des flèches des portes ouvertes et fermées, point de boussole dans ce monde qui a perdu le nord et où le seul but est le satellite et la passerelle.

Avant cela, se réveiller à temps dans le dernier motel, fermer sa dernière valise, celle qu’on avait gardé pour la dernière nuit, la dernière toilette le dernier petit déjeuner. Regrouper les papiers de la voiture de location, faire le plein, vérifier le billet d’avion et ne pas le trouver pendant quelques minutes d’affolement, il faut toujours quelques minutes d’affolement dans ces moments là. Charger encore la mule, et partir pour la plus courte étape du voyage, direction le Nord-Est de la ville et le gigantesque rendez-vous de toutes les lignes aériennes du continent.

Monter dans l’avion, se compresser comme un César, attendre douze heures sans penser au décalage horaire qui se rue, rien n’est plus simple, rien n’est plus difficile. Lorsque j’attends derrière la barrière en verre dépoli quelque voyageur en provenance d’une lointaine contrée, je vois sortir du portail coulissant ses compagnons de voyage en chemise à fleur et bermuda assorti, ricanant comme touristes en goguette alors qu’il neige dehors. Ils ont fait les gestes mais ils n’ont pas compris ; et leur bronzage condescendant me toise.

Voilà des années que je suis revenu, que tous ces gestes ont été accomplis. Les avions ont tous bien atterri, peu importe qu’ils décollent seul compte qu’ils aient atterri, les douaniers m’ont laissé sortir de l’autre côté, du côté des gens d’ici, des gens de chez moi, d’un bord à l’autre de la mare aux canards. Et depuis sept ans que je me souviens, à aucun moment de ce transport ne m’est venue l’idée d’une fin de voyage, l’idée d’un retour, ni les fouilles ni les cartes d’embarquement ni les nuages sur la France.

Alors ?

Alors rien. Tous ces gestes seront accomplis sagement dans trois jours. Il n’est pas encore temps.

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