La route est un peu perdue ; j’avais choisi de plonger dans la montagne profonde plutôt que de suivre les itinéraires recommandés, une bouffée de révolte face à ma condition de touriste finissant, et j’étais servi. Nous traversions des bourgades étouffées au fond de vallées schisteuses où le noir des rochers le dispute à l’ombre des sous-bois touffus et au gris du ciel menaçant. Le matin même nous baignions dans la splendeur solaire qui désormais doit éclairer une autre planète.

Gunnison River, le nom me revient à l’instant, s’enfonce dans d’étroites gorges qui méritent un détour, c’est mon livre qui me le dit. Tout y est, la hauteur des falaises, la couleur des roches, la lumière hésitante, l’étroitesse du fond, et les promontoires où se pencher à faire peur. Va pour le détour, puisque touristes nous sommes. Sous les premières gouttes de pluie, rares et scintillantes, nous prenons le temps de remonter le canyon car le mot ne change pas si le visiteur n’est plus le même, et de point de vue en point de vue nous découvrons un joyau noir comme nous en réserve cette terre, symphonie d’obscurité, sfumato géant. Par instant, le soleil glisse un rayon entre deux cumulus et éclabousse les parois de mille éclairs minuscules.

Derniers feux, dernier canyon, dernier vertige. Les cumulus se regroupent d’un horizon à l’autre et le monde devient plat de pluie. Nous avons eu le temps de tout voir et nous sommes à l’abri. Reste à rouler prudemment deux bonnes heures pour arriver à Gunnison-Ville, où nous échouons comme prévu de nuit. L’imperméable et le pull sont de rigueur, je ne recommande pas le restaurant chinois de l’avenue principale, mais la chambre est chauffée et le motel est étanche.

Que demander de plus ?