2. La nuit des rois.


Nous avons bien dormi dans la vallée des Dieux, comme des rois. Le vent tranquille chuintait dans la frisette, et la rumeur des buissons frottant leurs épines traversait les interstices et les rondins. Le grand lit conjugal avait oublié l’austérité hostile des Thénardier et semblait nous promener en lévitant dans la foison du désert obscur. Etaient-ce nos rêves, nos désirs, pour qu’ainsi craquent les planchers et les plafonds, pour qu’ainsi tanguent le sommier et son matelas ? Aux péchés capitaux dont nous avions dû sans le savoir nous rendre coupables aux yeux puritains de l’Utah, il fallait que nous ajoutassions la luxure et le subjonctif.

Cette nuit sans toucher terre me permit d’être sur le pas de ma porte, sous l’auvent, la chambre donnait directement sur le désert, frais et dispos pour contempler le lever du soleil, spectacle qu’il m’est peu donné de voir. L’habitude parisienne de lève-tard, la nécessité de savoir chaque matin que le monde a recommencé de tourner avant de pouvoir me lever, font que je ne sais du lever de soleil que son inévitable quotidien et son retour éternel. Un Apollon rassurant, en quelque sorte. Les civilisations qui chaque nuit tremblaient que la survenance matinale ne se produise plus ne sont pas de mon ressort.

Rien de tel ce matin là, et je n’avais pas mal aux dents. Premier debout, je fus celui dont le monde a eu besoin pour repartir. C’est le sentiment qu’éprouve celui qui veille quand tout dort, peu avant la fin de la nuit, c’est le sentiment que j’éprouve chaque fois que le hasard m’a tenu éveillé au bon moment. Dormez, braves gens, je veille, je suis là, il ne peut rien vous arriver.

Etrange pensée qui me traverse, étrange puissance dérisoire, étrange orgueil, que seule la rareté des moments rend plausible. Les formes tourmentées de la nuit se sont effacées dans la brume légère, les monstres se sont figés en rochers, plus étranges encore en sculptures diurnes qu’en nocturnes chimères. Des centaines de Monuments Valleys en réduction sont nées dans la lumière nouvelle et se préparent à jouer avec Apollon. Réduction, tu as dit réduction. Moi, j’ai dit réduction ? Ces monuments sont de gigantesques monolithes s’ils sont moins célèbres que leurs frères voisins du Sud usés par le cinéma, ils sont des milliers dans la plaine, et vestiges comme leurs frères du recul des falaises là-bas, loin dans le contrejour naissant, là où tu sais que te mène ta route si, au lieu de rêvasser tu t’occupais du petit-déjeuner.

Les austères qui ne rient pas t’ont tout laissé en évidence, les pains les œufs les saucisses et les boulettes, l’huile et la margarine, casseroles et poêle, et un mètre cube de café chaud. Malgré leur tête de mormons, ils t’avaient laissé les clés du royaume et, bien avant l’aube, étaient partis faire quelques emplettes à la ville voisine, soit une journée de route aller-retour. Seul devait rester l’hors d’âge malicieux mais tu ne l’as pas vu. Tu aurais pu continuer ta contemplation, ‘Aliénor s’était occupée de tout et tu t’es assis devant le café clairet et brûlant, tu as mangé tes boulettes grasses et tu as pu ainsi assister la naissance du jour et de l’ocre planète.

Souvenons-nous en bien : sans toi ce jour là, il n’y aurait pas eu de premier juillet deux-mille-deux.
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