Les fantômes riches.

Je ne savais pas que je serais pressé d’en finir au temps lointain de la préparation et du rêve. J’avais alors vu que ce fond perdu du Colorado avait eu un récent passé agité, un passé de ruée vers l’or, de ruée vers tous les minerais abondants, un passé de frénésie, d’enrichissement rapide et de ruines immédiates, ruine économique, ruine spirituelle. Ces alternances de richesse et de ruine sont un constituant fondateur de la société américaine qui pourtant feint d’ignorer la ruine, ou plutôt la croit évitable, surmontable, aujourd’hui encore après toutes ces années, après toutes ces crises.

Après la catastrophe qui anéantit toute vie, au premier frémissement fleurissent comme fleurs au désert après la pluie, plans sur la comète et vains projets. Au lieu de tirer les leçons du malheur, chacun s’empresse de l’oublier et baisse la garde pour se jeter dans la gueule du nouveau loup. Ainsi le Colorado est-il parsemé de villes fantômes, de vieilles ferrailles, de trous dans la montagne, de rails rouillés et de bennes renversées. Les mines de rien s’empoussièrent à ciel ouvert et les chemins des traverses débouchent sur les vies abandonnées, les départs précipités, les terrils instables et le vent qui gémit. La terre empoisonnée s’y meurt lentement dans l’indifférence des saisons.

J’avais voulu prendre le temps de voir cela, tendre l’oreille et humer l’air des lieux. Le soupir du dernier prospecteur, le crayon du dernier géologue, le papier du dernier concessionnaire, les larmes de la dernière femme. Pourquoi d’ailleurs seraient-ce les femmes qui pleurent et pourquoi ne seraient-elles pas aussi concessionnaire, géologue, prospecteur ? De Gunnison il suffit de prendre la route qui monte vers les crêtes, elle va suivre le torrent, sauter d’une rive à l’autre au gré des méandres et des barbelés, il y a partout des barbelés dans ce monde libre là.

Si tu prends la route à gauche, tu vas rouler jusqu’à Aspen. Tu as largement le temps d’y arriver dans la journée réservée à ces montagnes, d’y faire un tour et de rentrer. Mais ce n’était pas ton chemin. Quel accueil pour toi là-haut, parmi les milliardaires, les clôtures électroniques et les vigiles, je préfère encore les barbelés. Rien que cette première vallée t’en a donné un aperçu, inutile d’aller te frotter à ce monde plus dangereux que les bas-fonds du Bronx et de Watts réunis. Tu pourrais y ramasser une balle perdue au motif d’un regard trop appuyé, sans recours.