AMERICA

01 juillet 2005

Repartir.

Bonjour. Surtout ne quittez pas.

Vous êtes sur le PREMIER billet d'un blogue, le plus ancien de tous les billets. Au lieu de lire la dernière élucubration du blogueur de céans, vous en lisez la plus vieille. Un peu comme si vous lisiez un livre, vous savez, ces trucs de vieux qu'on ouvre à la première page et qu'on jette à la deuxième, à moins de le lire jusqu'à la fin.

Voilà. Mon blogue est un truc de vieux. Un voyage que je raconte, qui commence ici quand il a commencé et même un peu avant, et qui finira quand j'aurai fini de l'écrire, le dernier jour ou peut-être un peu après mais je ne sais pas encore. Un voyage en Amérique.

On n'a pas idée de commencer au début et de finir à la fin, un blogue normal ne commence pas et chaque nouveau billet efface le précédent, chaque jour détruit la veille pour être englouti le lendemain. Si tu veux vivre ainsi, passe ton chemin, l'ami, ici on regarde en arrière, on hésite, on contemple, et le temps n'a pas de prise sur le temps. Il aura bien le temps, de toutes façons.

Alors si tu es pressé, ou si tu veux aller voir plus loin si j'y suis, tu peux aussi utiliser les marges de ce blogue comme tout blogue ordinaire. Il y a la marge des nouveaux billets qui t'amènera directement où je suis, si peu te chaud de savoir comment j'y suis, il y a la marge des cinq parties du voyages, il faut bien découper le passé en rondelles, d'épaisseurs inégales. Il y a le calendrier, qui durent bien plus longtemps que ne dura le voyage et qui, s'il ne dit pas le jour  où j'étais ici ni le jour où j'étais là-bas, te dira le jour où j'ai écrit sur ce que j'étais ici et le jour où j'ai écris sur ce qu'était là-bas. Il y a la marge des commentaires, qui vont, qui viennent, qui ponctuent mon passage comme les canettes, les vivats et les rires ponctuent le passage du coureur attardé dans le col.

Et si tu as le temps comme allié, si tu es fou allié, tu peux commencer au début et tout lire dans mon désordre chronologique, du premier billet au dernier, qui n'est pas encore écrit mais j'ai de l'avance sur toi.

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Troisième tentative de mettre en ligne par blogue interposé mon voyage en Amérique. Ne doutons de rien. Faisons comme si. J'avais si bien commencé ailleurs, avant qu'un vent funeste n'éteigne ma chandelle. Au clair de la lune, je dois tout recopier avant de poursuivre, tout relire avant de connaître la suite. Il y a ainsi des canards qui sont toujours vivants.

Je crée ce nouveau blogue ici même. Patience, ce n'est pas tous les jours dimanche. Le début du voyage que je vais raconter existe déjà sur un autre site ; mais pas plus tard que ce matin il m'a fait la joie d'être devenu inaccessible pour d'impénétrables raisons informatiques. Nous le savons tous, désormais, Dieu n'existe pas, il a été remplacé par le tout aussi impénétrable informaticien de base.

Alors je tente de migrer ici qui m'a l'air accueillant, et je prépare le terrain.

Le début du voyage que je vais mettre en ligne dans les jours qui viennent est déjà connu, il a été écrit et diffusé, alors pourquoi recommencer ? C'est déjà assez la panique, le désordre de mes tentatives me fait perdre mon propre fil, alors permettez au pauvre unidimensionnel humain que je suis de tenter de tout ranger proprement.

Je ne vais pas tout disperser à droite et à gauche. Il me faut donc rapatrier ici tout ce qui a été semé ailleurs, une dizaine de messages, et tant pis pour la redondance. Ensuite, vous reprendrez le cours de l'histoire, si entre temps un autre incident irrémédiable n'est pas venu me couper sous le pied l'herbe de la grande prairie.

Voilà, ce message sert de préface, et de validation de la présentation du nouveau blogue. Merci, à bientôt.

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Lettre à Marion. Le 9 mars 2002.

Ma chère Marion,

Il est temps que je t’écrive. Juste avant de me glisser dans cette peau de Moine, une tunique de Nessus dont je ne sais ce qu’elle fera de moi. Il se pourrait bien qu’elle me prenne beaucoup d’énergie, et que je devienne bien différent de celui auquel tu es habituée, et qui te sert vaguement de repère, balise distraite battue par la vague. Différent ? Peut-être aussi semblable à ce que je suis, et que j’ai laissé dormir trop longtemps, en pure perte. Je ne suis pas à la dérive, un solide câble me retient au fond, et si ma loupiote oscille, c’est pour être mieux vue, mon enfant.

Tu m’as donné la joie d’aider Emma à découvrir le monde, de découvrir un peu de son monde, et de découvrir que j’appartiens à ce monde-là. C’est déjà un bien beau voyage où tu m’as emmené, par ta seule attente, il est vrai teintée de jalousie. Jalousie du regard d’Emma sur moi, ou du regard que je porte sur Emma ? De ne pas être entre ces deux regards, de ne pas savoir t’interposer ? Je te le dis ici, Marion, sans ta présence, aucun regard n’aurait pu aller et venir entre Emma et moi, sans toi nous ne sommes plus grand-chose, elle et moi.

J’ai emmené Emma en Italie, pour lui offrir ce que je fais le moins mal dans la vie, voyager. Prendre la route, comme on dit, mais au sens vrai de prendre, saisir, posséder, agripper ; les pays et les paysages passent et j’y suis toujours étranger, mais la route m’appartient. Il ne sera pas question d’Italie cette fois, et ce n’est pas à Emma que je penserai en écrivant.

Un adulte écrit à un adulte. C’est à toi et pour toi que j’écris. J’ai constaté que certaines pièces de nos deux puzzles de vie étaient semblables, identiques parfois. Je ne suis plus loin de penser que, contrairement aux apparences, il s’agit d’un seul et même puzzle, que nous l’avons commencé chacun de notre côté sans d’ailleurs savoir qui a vraiment commencé. Un seul devra le continuer un jour, et ce sera toi. Entre temps, nous finirons par nous rencontrer, ou non. Ce n’est pas une obligation, ce ne doit pas être une décision ; ce sera, ou ce ne sera pas. J’aimerais tant que ce soit.

Ces lettres, les anciennes et celle-ci, et d’autres peut-être, sont des pièces du puzzle. Tu devras trouver où les placer. Pas de conseils, dans ces lettres, pas de doigt levé docte et sentencieux, pas de métaphores éducatives, pas de panneaux indicateurs. Je vais te raconter mon voyage en Amérique, où je t’emmène dans mes bagages.

Ce soir là, je n’avais pas encore mis les pieds de ma vie aux Etats-Unis d’Amérique, United States of America, bannière étoilée et coca-cola. Quand tu as téléphoné pour souhaiter sa fête à ta mère, j’étais penché sur la grande table du Fraisse à examiner soigneusement toutes les possibilités d’itinérance. Je n’avais pas encore choisi toutes les routes, mais les grandes lignes étaient là, sur de telles étendues on ne peut être très précis, et que serait l’Amérique sans un peu de liberté ? Mon Amérique à moi, j’entends, je ne parlerai pas de celle de Deubeuliou, qui a oublié sur quelle branche elle était assise.

Bon, tu as compris, cette lettre ressemble à un début de vrai-faux journal de voyage. Je dois donc t’expliquer comment ce projet a surgi dans ma vie et dans celle de ‘Aliénor, alors que mes rêves n’étaient peuplés que de Méditerranée, de l’Egypte à l’Espagne, et d’un peu d’exotisme façon Caraïbe.

Je t’embrasse.

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Lettre à Marion. Le 22 avril 2002.

Promesse.

De l’eau a encore coulé sous les ponts. Elle n’arrête pas de couler sous les ponts, l’eau, à croire qu’elle ne sait faire que couler sous les ponts. Pendant ce temps-là, le trajet de notre périple s’est construit, et j’en sais plus aujourd’hui sur l’Amérique que je n’en saurai jamais. Il ne me reste plus qu’à aller voir sur place si tout est comme dans les livres.

Ai-je bien raison de t’écrire ? Je ne suis même pas capable de deviner si tu en seras heureuse, si tu apprécies que j’aie à ce point besoin de te raconter mes histoires, ou si au contraire tu seras furieuse de me voir sortir du rang, abandonner la place que tu m’assignais. J’ignore jusqu’à la nature de cette place, fauteuil ou tabouret, piédestal ou recoin. Mon seul pari est que tu liras ces lignes quand je ne pourrai plus les reprendre, rien ajouter ni retirer, et que toi-même n’oseras plus les détruire au moins sans les avoir lues jusqu’au bout.

Bon, je ne suis pas venu pour radoter. Il est question d’Amérique. Commençons par le travail du rêve, où les dessins sur les cartes, les signes cabalistiques, commencent à aiguiser le désir, les étoiles signalant les sites, les taches vertes les parcs, les traits rouges les routes, les interminables routes, où je sais déjà que je vais m’ennuyer avec délectation.

Je t’embrasse

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Lettre à Marion. Le 30 avril 2002.

Peur et bêtise.

Rien n’y fait. Je peux, avec une précision maniaque, suivre ville après ville, mile après mile, le parcours que je n’ai pas encore parcouru, découvrant les paysages que me révèle avant l’heure Internet, n’écouter que le vent de l’Ouest, rien n’y fait, c’est mon vieux monde à moi que j’entends sangloter.

Je n’ai jamais réussi à me persuader que la peur, la bêtise, la lâcheté, puissent être aussi universelles qu’elles sont, et aujourd’hui encore je ne peux le croire. Nous sommes la risée du monde entier avec cette caricature d’élection, le seul mot de français déclenche l’hilarité et l’hostilité. Même les américains de Deubeuliou vont me montrer du doigt. Comment peut-on songer encore y aller, dans leur pays ?

Où est la faille, où est l’erreur ? Que sont nos philosophes devenus, qu’on croyait si faciles à entendre ? Héraclite, Socrate, Marc-Aurèle, Augustin, Thomas d’Aquin, Michel le marrane, Spinoza son frère, je vous annonce que vous avez philosophé en vain, que vos discours sont nuls et non avenus. Les millions de morts de ne pas vous avoir écoutés seraient aujourd’hui, de toutes façons, morts.

Vois-tu, Marion, je te laisse ce monde, dont tu as failli ne pas vouloir, en un triste état, et je n’ai rien fait qui vaille pour le changer. Pourtant, comme si quelqu’un sans cesse remontait un ressort, toi peut-être, je continue à croire que l’intelligence existe, et la démocratie, ce mot qui sent le souffre. Il faut bien que nous donnions un espoir à Emma pour qu’elle puisse continuer le nôtre.

Je n’avais pas voulu t’écrire sur le désastre. Mais, dix jours après, je m’y résous. Je ne peux plus taire ce qui gronde et renâcle. Je croyais qu’il allait se calmer, bien au contraire, je vois que la catastrophe n’est pas complète, non que je craigne la victoire de la haine, la catastrophe n’est pas dans cette victoire dont je sais qu’elle est impossible, mais dans la victoire certaine du grand escogriffe antipathique, pathétique, gesticulant et vide, victoire à laquelle il me faut contribuer en un comble nécessaire. Un comble nécessaire, 85% sinon rien. Alors je t’écris, et c’est pour moi que je t’écris à ce propos.

Faut-il réfléchir ? Faut-il prendre soin d’un enfant, et patiemment placer des repères comme je l’ai fait pour toi qui n’as pas su les voir ? Amour et limites, autorité et jeux, création et attention, liberté et travail, toutes ces choses appelées valeurs, qu’on traite avec hauteur et ironie pour ne pas en sentir trop le poids indispensable ; il le faut, bien sûr, pour que le jour où nous prononcerons les gros mots tolérance, liberté, honneur, respect, démocratie, j’en passe et des pires, ils aient spontanément un sens. A moins qu’il ne suffise de leur apprendre le tir à l’arme lourde, à nos enfants.

Je ne sais pas tirer à l’arme lourde. Je ne sais rien faire d’autre que causer. Les mots face aux maux, mon calembour ontologique. La tête me tourne de mes pensées en lambeaux, et j’écris pour ne pas mourir.

Je t’embrasse

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Un ange passe.

Un ange passe, dans un bruit de moteur deux temps.

C’était longtemps après mon retour d’Amérique. Vous pouvez compter le mot longtemps en années. Je n’avais pas encore commencé à raconter ce voyage et à tenir la promesse faite à Marion, sous le fallacieux prétexte qu’elle n’en savait rien, de la promesse. Tout juste si elle savait que nous avions voyagé aux Etats-Unis.

La vérité est qu’on peut bien moins échapper à ces promesses là qu’aux promesses ostensibles, dont chacun sait qu’elles n’engagent que ceux qui les croient. Je n’aime pas beaucoup cette plaisanterie facile, qui dévalorise d’emblée toute notion d’engagement et de fidélité, et qui fait porter le poids du procès d’intention aux plus sincères et aux plus courageux. Seuls ceux qui s’en réclament et qui trouvent cette plaisanterie drôle sont suspects, et bien entendu ceux qui la mettent en pratique ce qui cesse aussitôt d’être une plaisanterie.

Mais la promesse qu’on fait à qui ne l’entend pas et n’a rien demandé est autrement plus difficile à trahir.

Il m’est tombé dessus, un soir ou était-ce un matin, une drôle d’histoire. Ce n’est pas moi qui l’ai inventée. Je l’ai vue, je l’ai lue, et ma promesse m’est revenue. Alors je vais rendre à César ce qui lui appartient, et à Vai de Vai les mots qu’elle m’a offerts ; sans eux, point de promesse, point de voyage. Je vous les dévoile, sachez que j’en suis redevable, et bien au delà de ce que vous pouvez imaginer.

Tout ce cinéma pour une affaire de tondeuse à gazon, la belle affaire. Merci à Vai de Vai de m’avoir ainsi réveillé. Je te serre affectueusement dans mes guillemets.

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Une histoire Vai de Vai.

Ouvrez les guillemets.

Ma tondeuse est une Harley-Davidson.    10/03/2004.

Vai de Vai.            Hier il faisait beau, et j'entendais des bruits de tondeuses dans tout le quartier.
Et soudain je me suis dit: Pourquoi pas moi? Oui, et pourquoi est-ce que moi, vai kagai, je passerais pas la tondeuse dans mon jardin, où je commence à voir pousser une vraie prairie, vu que ça fait depuis qu'on s'est installés ici qu'elle pousse, sans que personne ne la coupe, ni ne la broute...   
Alors j'ai pris ma petite auto, et je suis partie tout droit chez Le Roi Pinpin, vous savez, le paradis des bricoleurs...             
Là, j'ai choisi une tondeuse, oui, moi toute seule, une belle tondeuse jaune rutilante, et je l'ai achetée, et je l'ai même portée avec mes petits bras pour la ramener à la voiture...  
Alors je suis rentrée chez moi, le cœur en fête, et j'entendais toutes les autres tondeuses ronronner dans le quartier. Je brûlais d'impatience de mêler le bruit de ma machine à ce joli chœur.             
Je me précipitai donc sur le carton, et là, surprise! La tondeuse était vendue démontée. Et le montage semblait assez technique. Mais poussée par l'aiguillon du désir, je me suis mise à la tâche aussitôt. A la fin de la fiche de montage, ils précisaient bien de penser à mettre les roues en place et à les visser. Je me suis dit que cette fiche de montage m'était donc à fait accessible et complètement adaptée à mon niveau technique. Et voilà, ni une ni deux, la jolie tondeuse jaune est montée. Je l'ai ensuite fait rouler doucement vers la pelouse (le champ d'herbes que nous appelons pelouse) et je l'ai contemplée, trônant de tout son jaune au milieu de cette verdure qu'elle allait couper.                
Je l'ai branchée, la mise en route fut facile, comme indiqué dans le mode d'emploi.       
Et hop! Me voilà partie, à pousser fièrement mon engin qui coupait l'herbe du jardin, mêlant son doux ronron aux ronflements des tondeuses voisines.          
Et je dois avouer qu'en poussant doucement mon engin ronflant, que j'avais assemblé de mes mains, mon coeur palpitait de plaisir. Oui, je conduisais ma tondeuse jaune comme d'autres conduisent une Harley, et je dois dire que je jubilais intérieurement, je vibrais d'un sentiment de puissance démesurée.             
Pour un peu, je serais partie à la conquête du monde.

Fermez les guillemets.

Voili voilou, à moi maintenant, à nous deux l’Amérique.

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Ton histoire est jolie, Vai de Vai.

Ton histoire est jolie, Vai de Vai.

J’aime bien être traversé par des images qui bougent quand je lis, et tout bougeait là, en couleur même. Vert et jaune sont rarement compatibles en matière de vêtement, mais dans ma tête il y eut comme un vent d’anis et de menthe qui m’a rafraîchi les idées.

Et il m’en est venue une, d’idée. Ce sera tout pour aujourd’hui, une idée par jour pas plus, il faut savoir s’économiser, dit le fou.

Ton titre évoque Messieurs Harley et Davidson. Aussitôt on voit la grosse moto qui file en grondant sur les routes américaines. Je ne vais pas discourir sur l’inconfort de ce modèle de moto, et la difficulté de sa conduite. Mais figure-toi (j’espère que tutoyer est admis en ce village), la tondeuse aussi, a maille à partir avec ces routes. J’ai vu jadis un film américain et délicieux, si, il en existe, où un vieux monsieur enfourchait sa tondeuse pour partir se réconcilier avec son frère mourant, faute de permis de conduire. Je ne me souviens ni du titre du film ni du nom du réalisateur, ni des acteurs, mais tu as réveillé l’image. Ce fut ce film qui révéla l’envie que je traînais en moi de les parcourir à mon tour, ces routes, ce que je fis, et je n’en suis pas encore revenu.

N’exagérons rien, je ne l’ai fait ni en moto ni en tondeuse, mais dans un confortable catxcat. Il faut savoir économiser non seulement les idées, mais les colonnes vertébrales aussi.

Deux mille kilomètres de routes droites sur du plat en tondeuse (automotrice quand même), pour 90 minutes de cinéma. Steve Mc Queen n’aurait pas résisté quinze secondes. Voilà ce que tu m’as remis en tête, et maintenant je te vois parcourant les plaines d’Amérique sur ta tondeuse jaune.

Question Fredo : t’en es où, de ton voyage ?

Il y a toujours quelqu'un pour poser la bonne question, celle à laquelle on ne sait comment répondre.

Si je le savais, où j'en suis de mon voyage. Il paraît, des gens bien informés me l'ont dit, que j'ai repris l'avion et que j'ai atterri quelque part en Europe, et que j'ai repris ma vie qu'on dit normale.

Je n'ai pas remarqué. Dans ma tête, les routes défilent, les montagnes barrent l'horizon, les déserts chauffent, les plaines s'étalent, toutes droites et encore toutes droites et encore toutes droites et encore bon mais attention à ne pas s'endormir au volant.

Parfois un indien vient me voir, surgi d'un western et de nulle part.

Je ne suis pas sûr que c'est moi qui ai repris ma vie normale, et mon fantôme doit continuer à errer dans les villes du même nom, là-bas, dans le Wyoming, l'Oregon ou le Colorado.

C'est l'Amérique qu'on aimerait aimer.

Pour les amateurs de statistiques, voyage fait en 2002, 15000 km, 40 jours, 15000 dollars. Une vie entière pour me renflouer.

Le lendemain.

La nuit porte conseil. Elle fait aussi naître des envies. J'ai répondu à la question un peu étourdiment, hier, et depuis je demande comment y répondre vraiment. Où en suis-je de ce voyage?

Les plaines, les indiens, les cow-boys, les Rocheuses, le Pacifique, les geysers, la vallée de la mort, et tant d'autres folies, m'ont fait rêver toute mon enfance, comme rêvent tous les enfants sur ces choses. Rien de bien original. Et voici que ces choses, je les ai eu sous les yeux, vues de mes yeux vues, ce qu'on appelle vu, en vrai. Rentré au pays, elles ne me font plus rêver.

Elles me hantent.

Je ne pourrai y échapper qu'en les racontant. Je vais te les raconter, à toi Fred, à Vai de Vai qui m'a mis sur le sentier de la guerre avec sa tondeuse, à Marie sur son tracteur (pourquoi donc préfère-t'elle monsieur Massey et Monsieur Ferguson à Monsieur McCormick?), et à tous ceux qui cliqueront là, sur le bouton.

Pas tout de suite. C'est comme le grand bleu, le grand ouest. Il faut prendre longtemps sa respiration avant de partir en apnée. Alors, dans quelques jours, ou quelques semaines, peut-être, si les avions que je vais bientôt prendre atterrissent.

Je me suis donné une règle du jeu. Un caractère par kilomètre (je suis métrique, moi), un caractère par dollar (à l'époque l'€uro ne valait rien, ce qui prouve que je suis un très mauvais spéculateur). Soit quinze mille caractères. Alors promis, ce ne sera pas tout d'un coup, mais à petites doses, quand je voudrai, quand je pourrai. Et si je vous ennuie ne dites rien.

Et je m'en voudrait de vous entraîner dans un compte d'apothicaire : je ne tiendrai jamais ma promesse des 15000 caractères. Ils seront largement dépassés. Vous voilà prévenus, on ne s'ennuie jamais à moitié avec moi, et en plus c'est si long.

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04 juillet 2005

CHICAGO #1.

1. - Le voyage devait commencer par Chicago. Ne me demandez pas pourquoi, il faudrait raconter d’autres voyages, d’autres rencontres, d’autres hasards, et on se perdrait en route. Il serait tout aussi ridicule de se demander pourquoi le voyage ne commencerait pas par Chicago.

La ville des vents, la ville des gangsters, la ville des architectes, la ville du blues urbain, moi tintin en Amérique vouloir commencer par là. Figurez vous que j’ai aimé Chicago, alors que j’attendais l’inverse. C’était mal parti ; j’avais bien révisé tout mon antiaméricanisme primaire, et la francophobie qui m’attendait de pied ferme.

Et voilà, j’ai aimé Chicago. On ne se méfiera jamais assez des amerloques. Déjà, il y faisait chaud en arrivant, une douce chaleur enveloppante, après un départ glacial de Paris. Quelques embouteillages raisonnables plus tard, nous étions à notre hôtel. Des piétons dans les rues, mais si, des piétons en vrai, jeunes, vieux, rieurs, aimables, mêmes les voitures s’arrêtent pour vous laisser passer quand vous traversez hors des clous, mille restaurants ouverts, des bons (et des moins bons mais on n’est pas obligé d’y aller n’est-ce pas).

                                                                                                                                        (à suivre)

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CHICAGO #2.

2. - Cerise sur le gâteau et ce n’était pas prévu au programme, ce week-end là était le week-end du Chicago Blues Festival (31 mai, 1er et 2 juin 2002). Je sens que je fais des jaloux. Je ne vais donc pas vous raconter tout notre samedi à traîner dans le grand parc de Chicago, qui s’appelle par conséquent le Grant Park comme le général, à passer d’un podium à l’autre, au moins six, où se succèdent les musiciens connus et moins connus, tous aussi bons les uns que les autres peu importe leur notoriété.

Je n’ai jamais réussi à convertir les °F en °C, mais il faisait au moins 35 à l’ombre et sans ombre, tout le monde pataugeait dans les bassins et se laissait sécher sur l’herbe tendre, deux par deux de préférence. Woodstock sans la boue, à en croire celui qui a connu celle qui a connu ceux qui ont connu cette époque. Venant de l’Est, un vent du lac pour nous laisser respirer, et sur les trois autres côtés, la parade des immeubles magnifiques, blancs, dorés, rutilants, ébènes.

Piétons au milieu des immeubles, nous n’avons même pas eu peur. De toute part le regard peut s’échapper vers l’horizon du lac, et les immeubles immenses finissent par sembler normaux. D’ailleurs, ils le sont.

Le lundi, il fallait prendre la voiture et partir. Nous avions raison, en une nuit la température est tombée de 20°, et la pluie a joué sa musique dans le vent, horizontale et froide. Chicago nous rappelait que nous n’étions pas d’ici et que l’ouest c’était par là-bas.

Pas un seul kilomètre parcouru encore. Partons vite.

(à suivre)

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Avant le Mississipi.

3. - Nous n’y sommes pas encore, sur les routes droites infinies dont je rêvais. Il faut sortir de la civilisation. D’abord, longer le lac vers le Nord. La banlieue chic de Chicago dure environ 80 km, petite banlieue, avec grosses maisons comme au cinéma et jetées privées pour de modestes paquebots ; elle fait place en quittant l’Illinois pour le Wisconsin à des industries désaffectées ou vétustes, dont le seul avantage à mes yeux est qu’elle pollue l’eau de baignade des banlieues chics, si les courants en sont capables. Petite vengeance mesquine.

Vous prenez Racine et là, vous tournez à gauche, forcément sur la route de Madison ; vous faites comme si, au milieu des cottages et des collines grasses, l’Angleterre avait oublié de s’en aller. Peu à peu, sans y prendre garde, les cottages grandissent, et les distances entre eux. Parfois une forêt d’arbres indéterminés s’interpose et nous enveloppe de son silence, troublé par les gigantesques camions. Je n’y connais rien en arbres, et ceux-ci encore moins.

Mon énorme 4x4, je le croyais énorme jusqu’au premier camion qui m’a doublé, a rétréci petit à petit, et n’a pris sa taille définitive de petit engin fragile qu’à la traversée du Mississipi, encore près de sa source : nous sommes enfin à la bonne échelle, et le voyage peut commencer.

(à suivre)

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05 juillet 2005

Le Mississipi.

4. - Il nous faut d’abord deux bons kilomètres, de pont sur bras de rivière en pont sur bras de rivière, pour réaliser que nous sommes en train de traverser le Mississipi. Ce n’est pas grave, nous n’avons rien manqué, il reste deux autres kilomètres du même tabac. Je m’obstinerai, jusqu’à la fin, à parler en kilomètres. Évidemment, sur place, il faut bien causer miles et °F, mais ici je me venge et je laisse la victoire au système métrique. Je ne suis pas en train de vous écrire le scénario d’un western spaghetti ou baguette-bérêt, en mettant miles pour faire couleur américaine. D’ailleurs, en fait de miles je n’en connais qu’un seul, avec une aime majuscule et une trompette au bout.

En dessous des ponts, passent des navires ou des oiseaux, les bras sont parfois des lacs, nous ne savons plus où est l’île où est l’eau, ni s’il y a une fin au film. La carte dit que oui ; elle nous donne un précieux avantage sur les fous qui les premiers durent patauger là sous les yeux moqueurs des indiens du coin. Pendant tout le voyage, ils vont nous accompagner, ces fous d’antan et leur drôle de chariot. Leurs fantômes suivent la voiture, accrochés à mes pensées. Les indiens aussi nous accompagneront, mais ils sont bien là en vrai, aujourd’hui ce sont eux qui survivent et nous observent comme autrefois, un peu moins moqueurs cependant.

à suivre

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06 juillet 2005

Après le Mississipi.

5. - Sur l’autre rive, la montée vers les plaines est interminable. Chaque sommet de côte révèle une autre côte, et il faut cinq, dix, quinze kilomètres de route pour arriver au sommet suivant. A croire que les plaines se soulèvent au fur et à mesure que nous avançons.

Nous commençons à avoir l’habitude. Nous découvrons, bien après nous y être installés, que nous y sommes, dans la platitude. Voilà mon Amérique enfin, loin devant moi, gigantesque et subreptice. Je vous promets que je n’utiliserai plus le mot gigantesque. Mais je sens que je vais avoir du mal, comment trouver un autre mot, je n’aime pas les synonymes téléphonés.

Non, je ne promets pas. Je ne réponds jamais de rien quand je commence à écrire, même pas sur quoi je vais écrire. Du moment que j’ai l’impression que vous puissiez avoir l’impression que ce n’est pas inutile, j’aligne mes caractères et mes polices avec une détermination brouillonne que m’envierais presque notre ministre d’icelles. Tiens, par exemple, je m’étais dit, et je l’avais imprudemment proclamé, que mes 15 000 Km de voyage à 15 000 dollars tiendraient bien dans 15 000 caractères. Il est évident que je vais largement dépasser le quota, j’ai déjà dévoré plus du tiers de mon capital, 5 574 me dit la machine. Je pars derechef à la banque à caractères et ses polices, faire un emprunt pour atteindre les Rocheuses.

à suivre.

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07 juillet 2005

‘ALIENOR.

6     J’ai désormais quartier libre pour les caractères, en veux-tu en voilà, il suffit de taper. En vous promettant de raconter, je ne savais pas dans quel gouffre je me jetais. Mais je ne peux plus m’arrêter maintenant, si vous aimez j’en serai heureux, si vous n’aimez pas je serai malheureux mais je continuerai. Vous allez savoir pourquoi.

Ce qui a été facile pour les caractères était impossible pour les dollars, il faudra faire avec. Les généreux donateurs, les mécènes (vraiment) inconscients, les parents (faussement) naïfs, et les amis distraits sont loin, plus question de secours et de rallonge. Il vaut mieux, s’ils savaient dans quel tonneau ils ont déversé leur eau ils s’appelleraient danaïdes.

Je me demande si vous vous demandez qui est nous. Vous connaissez andrem, ici présent, sans accent et sans majuscule, mais vous ne connaissez pas ‘Aliénor sa compagne chère et tendre, épouse légitime, soutien indestructible, esprit rude. Elle ne conduit pas, faute de permis. Enfin si, elle a le permis, mais n’a jamais conduit depuis son succès à l’examen. Elle prétend que c’est trop tard. J’en profite lâchement au lieu de la convaincre du contraire, et je reste aux commandes, j’aime conduire.

‘Aliénor surveille les environs quand je m’endors sur le parking on ne sait jamais ; ‘Aliénor me réveille quand je m’endors au volant et m’oblige à m’arrêter au parking pendant qu’elle surveille les environs on ne sait jamais, tant pis pour la moyenne dit-elle on n’est pas ici pour le Guinness ; ‘Aliénor repère la photo du siècle avant même que le soleil paraisse pour éclairer la plaine juste là où il faut ; ‘Aliénor hypnotise le policier sourcilleux qui nous a surpris nettement au dessus des normales saisonnières ; ‘Aliénor me pousse au détour imprévu qui va nous plonger dans des merveilles cachées, pour une poignée de trois cents kilomètres de plus.

On ne peut concevoir de voyager sans ‘Aliénor.

(à suivre).

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08 juillet 2005

MARION.

7.     Je vous dois cependant la vérité. J’espère ne pas vous blesser, vous attrister, vous décevoir. Vous avez secoué le cocotier et je suis tombé dans la marmite, puis vous avez ouverts les vannes et le flot du discours ne peut plus se tarir. Je n’en croyais pas mes yeux de votre attente, et je suis encore incrédule de découvrir que des lecteurs, ils sont foule quand bien même ils ne rempliraient pas une main, lisent, me lisent.

Ne croyez surtout pas à une coquetterie savante, du genre retenez-moi retenez-moi, du genre fausse modestie le regard en coin pour vérifier que tout va bien. Vous m’avez gonflé à la pression maximale, et la baudruche doit maintenant tournoyer en ronflant pour ne pas éclater, je n’attendais que cette impulsion, soyez en remerciés, tous. Il ne me reste plus qu’à vous rendre au centuple ce qui ne peut se calculer.

Mais je vous dois la vérité. Cette envie de raconter, sornettes ou voyages, cette épée dans les reins, vous l’avez réveillée mais vous ne l’avez pas fait naître. J’écris à celle d’où tout provient, à celle sans qui je serais resté coi et heureux de l’être, à celle qui me déchire depuis combien, six mois, six ans, six siècles ? Je ne me souviens plus du temps où nous parlions ensemble, où un simple regard déclenchait des rires fous, où un simple geste valait toute une histoire, où elle s’endormait en l’écoutant.

J’écris et je raconte à Marion. Promesse indicible, promesse indéfectible. Elle ne sait pas que j’écris et que j’écris pour elle, elle ne doit surtout pas savoir. Les savants le disent tous, qu’elle ne doit rien savoir, une histoire de poids, de chape, d’envol, de liberté, toutes ces choses que les savants connaissent et moi pas. Un jour, je n’ai pas écouté les savants, et la lettre m’est revenue intacte, je veux dire l’enveloppe. Bien, monsieur le savant, je ne dirai plus rien, mais vous ne m’empêcherez pas d’écrire. Et le gros paquet de feuilles au fond du tiroir, peut-être un jour servira. Dans six mois, dans six ans, dans six siècles.

Ce n'est pas la première fois que j'écris pour ma fille en effet ; mais c'est la première fois qu'on lit ce que j'écris pour elle. Et ce que j'écris pour elle en devient encore plus précieux. Elle a pris sa vie en main, loin de nous, loin de moi, elle a dû avoir besoin de brûler ses vaisseaux pour poursuivre sa chimère. J’échafaude des suppositions en sachant que c’est vain, mais on ne peut s’empêcher d’échafauder, et je dois me contenter de ce que je vois, en silence.

Je ne dirai rien de plus là-dessus, c’est déjà presque trop mais je vous le devais.

En attendant, comme c’est tout rien que de votre faute, vous lirez ce que j’écris ! Ainsi, grâce à Vaik et quelques autres tintinnabulantes, grâce à la joue de bœuf en daube, grâce à tous ceux que je ne nomme pas mais je n'en pense pas moins et eux non plus, grâce à vous tous je tiens ma promesse et je pèse moins lourd.

                                                                                                (à suivre)

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19 juillet 2005

Le Dakota du Sud.

8. Nous nous sommes ainsi retrouvés au fin fond du Dakota du Sud, plus plat pays que jamais, dans des lumières de tous les diables, observés par des vaches noires que nous avons prises pour des bisons.

Ouvrez les guillemets.

« Si l’heure de pointe dure dix-huit secondes et sept centièmes, s’il tombe 20 cm de neige le quatre juillet, si le prochain feu rouge d’ailleurs en panne est à quatre cent trente cinq kilomètres, s’il y a davantage de pick up que d’autos, si rendre visite à grand-mère fait la une du journal local, si les bottes et les chapeaux de cow-boy sont l’habit à la mode depuis la création du monde, si les chiens de prairie sont dix fois plus nombreux que les êtres humains, si la lumière des étoiles vous empêche de dormir la fenêtre ouverte, si vous oubliez qu’il va falloir un jour rentrer reprendre le travail, si les bisons mugissent et les antilopes gambadent, si le vent vous souffle jusque dans l’état voisin, alors, …

… vous êtes dans le Dakota du Sud ».

Fermez les guillemets.

Vous allez vous ennuyer, disaient les gens raisonnables, et ce n’est pas exactement le mot qu’ils employaient. Ils avaient la langue chargée de judicieux conseils et le regard qu’on réserve aux simplets. Je leur laisse leurs avions et leurs aéroports, moi ma ouate c’est la plaine.

(à suivre)

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01 août 2005

Le genou blessé.

9.   Tout se passe dans le ciel. Une tornade de juin tournoie par là. Du regard, nous la suivons nous suivre à la trace, puis à quelques centaines de mètres de nous, traverser la route et partir pour de nouvelles aventures. Sur la gauche, très loin, s’épaississent des nuages qui annoncent un orage. Et là-bas à droite aussi. Il se rapprochent, ils parcourent tout l’espace, ils hésitent, puis ils s’éloignent, le temps de laisser tomber quelques grosses gouttes poussiéreuses sur le pare-brise devenu impossible à nettoyer, le temps de laisser quelques lumières de fin du monde planer pour la photo.

Ainsi va et vient l’air du temps, la météo fait partie du spectacle. Le ciel, d’orage en orage, finit vraiment pas prendre un air sinistre. La plaine elle-même, verdoyante encore, ondulante et repue, se fige. L’herbe est triste soudain. Même les voyageurs dans leur Ford rouge perdent un peu de leur humeur vagabonde. Un panneau bancal et gris explique ce micro climat inattendu. Nous sommes à Wounded Knee. Les orages hésitants se sont regroupés. Ils tiennent enfin deux visages pâles dans leur collimateur et ils lancent la plus belle averse de l’histoire de mon humanité à moi.

Impossible de rouler. Jupiter, Zeus, Amon Râ se sont alliés au grand Manitou, je suppose, et ils nous tonitruent leurs foudres au ras des pâquerettes, ils nous déversent leurs hallebardes, leurs chats et leurs chiens de leur chienne ; alors, vous vous en souvenez, de vos ancêtres et de leurs crimes ici même ? Voui monsieur le chef indien mais c’est pas moi ! Si ce n’est toi c’est donc ton frère, c’est donc quelqu’un des tiens !

La route est devenue un torrent, vieux cliché malheureusement vrai ici, on s’en passerait parfois des clichés éculés quand l’eau monte, on ne sait plus où est le fossé où est la chaussée, et combien de temps va durer ce cirque, vous le savez, vous ? Y a-t-il seulement un champ, hormis le champ de bataille ? Au moins, le pare-brise aura été nettoyé.

Il paraît, on me l’a dit, ce sont les conseils qu’on lit toujours dans les journaux sérieux, on doit le lire même dans télérama, qu’il ne faut jamais s’abriter sous un arbre en cas d’orage. Nous avons de la chance, il n’y a pas un arbre ici, sauf là-bas une sorte de moignon agité, qui aurait l’idée de s’y abriter ? Il paraît aussi qu’il ne faut jamais rester à découvert, ne jamais rester sur un point culminant. Moi, je veux bien, le seul point culminant de toute la région c’est notre 4x4 rouge et ses deux passagers inquiets. Je ne sais plus trop s’il faut fuir. Mais je suis certain que dehors c’est nettement mouillé. Tant qu’à ne pas faire ce qu’il faudrait de toutes façons ne pas faire, autant éviter la douche assurée.

Jupiter est mon copain. Après plusieurs siècles de ce tohu-bohu, il a convaincu le grand Manitou et les autres de se calmer. Il se sont un peu fait prier, puis le goudron est apparu entre deux rivières. La voiture a accepté de repartir, encore tremblante. N’oublie jamais le genou blessé, a dit le chef indien, voui chef.

                                                                                (à suivre)

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16 août 2005

Les Red Necks.

10. Le cerveau semble se mettre au diapason de cette vastitude. On dirait qu’il devient immense à son tour. Ne croyez surtout pas qu’il s’agit d’intelligence, ce serait trop facile. Non, c’est juste une question de taille. Alors l’influx nerveux, vous savez, ce truc qui circule dans notre fouillis capital, cet ectoplasme ni chimique ni électrique, mi-chimique mi-électrique, ou quoi d’autre, pour en faire le tour va mettre beaucoup plus de temps.

On voit des choses en roulant dans les plaines, et longtemps après on voit qu’on a vu des choses. Les belles fermes du Wisconsin et du Minnesota ont fait place à des bâtiments de même taille, de même couleur, les granges rouges d’Amérique, de même forme dite victorienne je ne sais ce que vient faire ici la reine Victoria, et pourtant ce ne sont plus les mêmes.

Il faut se rendre à l’évidence, la dégradation a fait son œuvre. Les peintures moins éclatantes, les planches sur les vitres, le portail avachi, de détail en détail, puis de moins en moins détaillé, la pauvreté gagne la plaine en venant de l’Ouest. Nous découvrons le phénomène en croisant la première ferme en ruine, mais est-ce la première ? Elles se succèdent : tous les quatre ou cinq ranch, en voici un, abandonné ou qui en présente tous les indices. Pas toujours, en sort parfois un vieux pick-up poussif conduit par un Red Neck au regard fuyant.

Le regard fuyant, c’est moi qui l’ai inventé. J’avais envie dans mon élan de leur trouver le regard fuyant, à ces descendants des fous en chariots, qui volaient vers la fortune et la terre des indiens en même temps. Les voici au bord du chemin, dans leur guimbarde, devant le portail effondré d’une bâtisse en ruine, à se demander quand arrivera la prochaine subvention de Deubeuliou pour tenir le prochain hiver.

Il ne convient jamais de s’apitoyer, ni sur l’affamé, ni sur le malade, ni sur le pauvre. Ils ne nous demandent pas de nous apitoyer. Ils demandent seulement qu’on les regarde et qu’on pense à eux. On peut apporter, si l’on peut et comme on peut, de l’aide, du temps, de la compétence. On n’est jamais obligé mais c’est mieux de le faire que de ne pas le faire. La pitié est la plus perverse forme de sentiment de supériorité qui soit. Je connais la compassion, l’entraide, la solidarité, et la fraternité qui les unit toutes.

Alors, malgré toutes les préventions que je peux avoir contre ces descendants des vainqueurs de Wounded Knee, ces électeurs de Bush quoique, ces buveurs de Root Beer, un jour mes amis vous devrez essayer de boire de la Root Beer j’ai essayé deux fois pour être sûr et je ne recommencerai plus jamais, malgré tout cela, et parce qu’ils sont paysans eux aussi, ils sont un peu mes frères.

N’exagérons rien, je sais ce qu’ils feraient à Le Roi Jones, à Duke Ellington ou à Joshua Redman s’ils croisaient leur route, et à beaucoup d’autres. La pauvreté n’explique pas tout et ne justifie rien. J’ai donc continué ma route, après cette découverte de l’anéantissement de l’espoir des pionniers. Que va t’il bien pouvoir rester, dans ces plaines ?

                                                                                (à suivre)

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23 août 2005

Les Indiens.

11.

Que va t’il rester, dans ces plaines ? Quand tout paraît abandonné à perte de vue et qu’on commence à craindre que les judicieux conseils avaient raison, on aperçoit très à l’écart de la route une maison, plutôt une baraque de chantier il y a des engins à proximité. Un panneau encore plus vermoulu que celui du genou blessé indique la direction d’un bar-drugstore-boutique-souvenirs-toilettes. Un chemin se détache et nous conduit au bistrot.

Il est tenu par une vieille indienne édentée. On la reconnaît bien, pas besoin de plumes et autres accessoires. Rien que son air rusé nous fait deviner qu’elle est Sioux. Lakota, très exactement, elle va nous expliquer longuement, dans un langage bien plus compréhensible que la bouillie pour chat des Red Necks, ce que sont les Lakotas par rapport aux Dakotas, et j’ai oublié les autres noms.

J’ai oublié les explications aussi. Je ne me souviens que de son regard malicieux, de sa bonne humeur, et de son sourire étonné d’apprendre que nous étions français. Elle nous a juré que sa grand-mère à elle avait vécu avec un français, et que donc nous étions cousins. J’étais tellement content de la croire que je suis sûr que c’est vrai. Le trappeur français qui vient amicalement dans les tribus et qui travaille avec elles, l’image remonte vite des romans usés de la bibliothèque verte venus de mes parents, qui se délitaient en mille pages éparses, les romans pas les parents, d’ailleurs il en manquait, des pages pas des romans, et nous inventions les trous, et en tenir une descendante ici devant moi n’allait pas se gâcher d’un coup d’esprit critique mal venu. Voulez-vous que je répète la phrase ? Non, mais je la garde.

Elle nous a présenté sa fille, une belle indienne bien campée, et sa petite-fille de trois mois, qui nous a fait la fête. C’est bien la preuve que tout était vrai, le bébé nous avait reconnu.

Les ouvriers du chantier voisin sont alors arrivés. La parole vole haut et fort, grasse, espagnole. Je comprends tout. Un court moment, je me crois dans la bande. Ces langues accessibles, cette vie, j’ai dû les connaître dans des vies antérieures. La baraque forme une île dans l’océan des terres, et c’est comme l’apparition d’un nouveau monde.

Les espagnols, non, les mexicains, les chicanos disent ceux qui ont peur, et les indiens, ne serait-ce pas ici que commence à surgir un nouveau nouveau monde, qui balaiera l’ancien nouveau monde ? C’est juste une question.

Mais fini de rêver, andrem. Ce soir, tu as réservé une chambre très loin d’ici, et tu as même déjà payé. Alors tu dois repartir, rejoindre les Badlands, les mauvaises terres, avec de la chance tu assisteras au coucher de soleil sur les falaises déchirées de la White River. Au revoir, la cousine indienne, adios amigos, hasta luego.

      

(à suivre)

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02 septembre 2005

Résumé des épisodes précédents.

12.1

Où suis-je, où sommes nous ? Il ne suffit pas de gambader, tôt ou tard des scribes, des notaires, des comptables, des agents du fisc, des observateurs bien renseignés vont venir, compiler, vérifier, poser des scellés, enchaîner les procédures, débusquer les erreurs. Déjà j’en ai repéré qui me suivent à la trace, de loin. Pour le moment, c’est amical et attentif, tout va bien. Mais comme on ne sait jamais, je vais devoir être géographique et chronologique.

En tout cas, je ne peux vous laisser en plan dans la plaine et filer à l’anglaise. Un peu d’ordre nous fera du bien. Je vais donc en mettre dans mes fiches.

Alors voyons, Chicago c’est fait, Milwaukee c’est fait, non pas exactement, nous avions tourné avant, Madison c’est fait. C’est à Madison que le premier coin de ciel bleu est apparu depuis Chicago. Vous vous souvenez, il pleuvait quand nous somme partis. Depuis deux jours le temps ne s’arrangeait pas et je m’inquiétais pour la suite. Madison nous a rassurés. En remontant vers Minneapolis, le surlendemain, le soleil nous a rejoint. Il nous avait cherché à La Crosse et nous y a trouvé, juste avant de traverser le Mississipi.

Le surlendemain de quel jour, allez-vous demander pour m’agacer. Je ne m’en souviens pas, je ne l’ai pas noté sur mes fiches. Mais je suis sûr que c’était le surlendemain. Tout est tellement pareil ici d’un jour sur l’autre qu’il faut dire « après-demain est un autre jour ». Nous avions fait étape, pour les scribes, à Burlington, dans le Wisconsin (WI), puis à Wisconsin Dells, WI aussi. Vous ne le saviez pas ni moi, mais le cheval de Troie est à Wisconsin Dells, WI. Ils l’ont probablement démonté planche par planche, numéroté, puis reconstruit à l’identique au bord de la vallée, là. Ils ont bien su faire ce travail pour des châteaux de la Loire et pour des temples pharaoniques, pourquoi pas le cheval de Troie ?

Celui qui est à Las Vegas est un faux grossier et on ne me la fait pas, à moi. Le vrai est ici, à Wisconsin Dells WI.

Quidquid id est, timeo Danaos et donna ferentes. Je ne vais pas casser l’ambiance en disant qu’on est dans un parc d’attraction avec toboggans, montagnes russes, et tout ce que l’Amérique profonde peut inventer pour divertir ses citoyens et leur prendre leurs sous, non, le Cheval de Troie qui surgit juste après le haut de la côte et qui se détache inattendu dans le soleil couchant entre deux nuages inattendu lui aussi, c’est le vrai de vrai, je n’en démordrai pas.

Nous sommes ensuite restés fidèles à la route 90 jusqu’à Mitchell SD. Nous aurions pu nous arrêter à Sioux Falls SD, mais nous étions en avance sur l’horaire et nous avons réussi à nous perdre dans cette ville, alors qu’il y est totalement impossible de s’y perdre. Nous sommes trop habitués aux dédales de ruelles de nos vielles villes moyen-âgeuses hérissées de panneaux incohérents sinon contradictoires, et nous avons été désorientés d’être trop orientés. Dès que nous avons retrouvé la 90 West, nous avons fui et nous sommes arrivés à Mitchell, dans le Dakota du sud (SD).

Dernière précision avant la nuit : il faisait chaud, enfin. Lourd, mais nous ne nous méfiions pas encore.

à suivre, ne soyez pas trop impatients, je rame ailleurs. Enfin si, soyez impatients, et trépignez-moi de vos nouvelles.

A suivre, malgré mes lenteurs, malgré tout.

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09 septembre 2005

Mitchell.

12.2

Le monument le plus surprenant de notre périple, les plus improbable, le plus comique, à flatter l’anti-américanisme primaire de tous les anti-américanistes primaires, ce qui le rend émouvant, se trouve à Mitchell, SD.

Construit à la gloire du maïs triomphant, vous savez, les champs de maïs, Cary Grant, l’avion d’insecticides, bon c’était dans l’Ohio mais ici c’est pareil, le monument tient du mariage impossible du facteur cheval avec le cube de béton, mâtiné d’église russe façon Saint-Petersbourg.

Il faudrait peut-être que je sois un peu plus descriptif, mais vous n’avez qu’à imaginer. Ce sera pire en réalité.

Bulbes, façades et tympans sont décorés de tableaux genre naïfs avec un soupçon de réalisme socialiste, mais si mais si soupçon vous dis-je, dont les contours et les couleurs sont obtenus exclusivement avec des épis de maïs. Tous les oiseaux du coin s’en donnent à cœur joie, et on refait les tableaux chaque année après la récolte.

Vous ne le saviez pas, enfin moi je ne le savais pas, il existe des épis de maïs jaunes, verts, rouges, bruns, alors si vous savez cultiver vous savez dessiner. Sans parler des OGM, bien sûr.

Mitchell valait bien qu’on y passât la nuit, ce que nous fîmes. Excellent motel, excellent restaurant, vivre et couvert pour trois fois rien et cette sorte de chef-d’œuvre, une étape à retenir.

Ne voyez aucune moquerie derrière mon enthousiasme ironique. J’ai trouvé là une nouvelle raison d’aimer l’Amérique. En repassant les photos, je réalise que ces tableaux de maïs sont beaux. Riches ou pauvres, incultes ou raffinés, ces paysans s’accrochent à cette terre qu’ils ont voulue, et que consciemment ou non ils ne sont pas sûrs de conserver.

Et tant qu’ils réussiront chaque saison à reconstruire leur château de sable, ils sauront qu’ils auront gagné une nouvelle bataille, volé une année à la mort.

                                                                                (à suivre)

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Fin »