1. Redescendre.


N’oublie pas que tu n’es pas d’ici, que les heures sont comptées, les jours même, et que les réserves d’essence et de dollars ne valent guère mieux. Tu ne verras plus le plateau du Sud, et si tu espères encore pour la Grande Fissure, tu sais qu’il te faudra trouver quelque tricherie, quelque expédient, pour un dernier accès, juste un dernier, un petit dernier.

La route se rétrécit et tu commences à craindre le demi-tour. Déjà ‘Aliénor fronce un cil, tu n’as pas su lui expliquer ta bifurcation au feu, pour voir avais-tu dit, on va voir ce qu’on va voir, tu le sens venir celui-là. Sans compter que c’est déjà trop étroit pour une manœuvre, catxcat mais pas trop. Trente kilomètres en marche arrière, non merci. Tu insistes dans le piège.

Tu insistes.

Là-bas tu as cru voir un reflet métallique qui pourrait être une voiture en contrebas. Je tourne à la prochaine à droite, annonces-tu avec l’aplomb de celui qui est passé là des dizaines de fois depuis toujours. Le carrefour se fait attendre, le chemin est de plus en plus instable, deux voies juste à la largeur des roues serpentent parmi les éboulis, deux rails hésitants. Sans ces deux bandes, tu serais bien incapable d’avancer. Faut-il faire durer l’incertitude ? Le voici, le carrefour, je ne sais pas depuis quand tu l’attends, je ne vais pas m’éterniser d’écriture pour une fin que je connais déjà, et tu tournes à droite sans un mot de victoire, ce serait reconnaître ton inquiétude. La route descend directement dans la plaine au Nord, dans la bonne direction, et trop heureux de l’aubaine, tu saisis la chance et tu abandonnes sans y penser tes envies de Sud panoramique, de promontoire Ouest, ni Finis-terre ni Cap Leuca.

Tu n’as pas fini de te perdre en détours, le soir est encore loin et les rochers ne t’ont pas encore parlé.

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