5. Le baiser en chocolat.


Plus tard, beaucoup plus tard, des années plus tard, je trouverai par hasard dans des revues, des publicités, des expositions, la trace de ce lieu invraisemblable qui ne fut donc pas rêvé, brouillé par les rétines aveuglées de soleil couchant, ce point de presque non-retour où mon savoir géographique s’est trouvé pris au piège.

Quelque photographie aérienne glanée au hasard des livres ouverts sur des étals, un peu floue dans sa reproduction maladroite et interdite.

J’avais appris sagement ce qu’était un méandre, et même un méandre encaissé. J’avais vérifié cet apprentissage scolaire en vacances, parcourant sur mon vélo infatigable les routes, toutes les routes, du Périgord, de cingle en cingle, de Limeuil à Trémolat, de Sarlat à Domme, de bastide française à bastide anglaise, de Mareuil à Biron, de Duras à Belvès, des amours de Marguerite à ceux de Brantôme, du sage Montaigne au fou de Tourtoirac.

J’ai descendu la Seine ses tours et ses détours pour mon métier puis le Méandre lui-même autant revenir à la source tant qu’à visiter, et ce que je voyais là, dans mon impasse, dépassait l’entendement, la raison, le discernement géologique et la tectonique des plaques.

La chute de San Juan dans Colorado est dit-on un baiser en chocolat, pour celui qui fait semblant d’y croire. C’est en vérité un baiser de cobra. Très loin en amont de la langue d’eau qui se précipite dans le canyon en un tourbillon aggravé de photo-chope, sont les contorsions du serpent. Sous mes roues, quatre ou cinq-cents mètres en contrebas, se tortille la rivière en méandres si serrés qu’on en voit cinq de la même plateforme, tous enserrés dans leurs falaises, une sorte de labyrinthe pour minotaure géant. La large rivière encaissée de si haut semble un filet d’eau au fond de son travail d’érosion, laissant à nu mais intacte toute la hauteur restante, on pourrait marcher sur les fines crêtes, négatif des détours de l’eau. Le cobra est replié tout autour du petit belvédère qui me laisse juste assez de place pour me retourner, ‘Aliénor me supplie de ne pas m’approcher du vide, mais je ne puis faire mieux que de me laisser aspirer dans la fascination.

Seul un œil de poisson peut tout saisir dans une seule image, et comme le soleil était encore de la partie, les ombres venaient jouer avec les pentes en laissant ici et là des crêtes lumineuses, des pointes éclairées, des étoiles de cailloux.

Une petite heure est si vite passée à regarder le cobra dans les yeux. Je n’ai jamais vu la langue ni le chocolat, en supposant qu’ils existent ailleurs que dans mes propres labyrinthes, mais j’ai bien vu les muscles du venin se contracter longtemps à l’avance.

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