2.    Belle arche.


J’ai voulu voir Delicate Arch d’en bas. Il y avait le point de vue du haut, à 10 mètres du parking, qui convenait à ma paresse et à ma soif ; il y avait aussi le point de vue du bas. D’en haut, elle était Arche comme les autres, élégante sur sa table de grès rouge avec La Sal Mountain en fond d’écran, elle encadrait l’horizon de sa grâce, une photo et voilà, au suivant. J’aurais dû me méfier mais j’étais pressé comme un touriste. Je ne me suis pas préoccupé de la donzelle. Hop, une deuxième photo pour la route.

Toutes les fenêtres, ouvertures, arches, ponts, passages, même le vieux ranch historique, tout a été passé au peigne fin. Il ne restait plus que ce point de vue là, marqué sur la carte, le point de vue d’en bas. Un petit parking au fond de l’impasse, et le tour sera joué. Il reste bien assez de temps. On ne voyait rien du parking, il fallait s’engager dans un escalier, suivre la flèche pour aboutir à la plate-forme d’observation. ‘Aliénor torrifiée ne voulait pas me suivre. Elle gardera la voiture et me voici montant.

Autant le dire, j’étais prévenu, il y avait quatre cent marches sur cet escalier en bois. Trois quart d’heure aller-retour. Sans parler du soleil, je n’ai aucune idée de la température qui régnait là, il n’y avait pas d’ombre. J’avais ma bouteille et mon chapeau, j’avais mon appareil photo, ‘Aliénor à l’abri avec la climatisation si elle le souhaite mais ne pas faire tourner le moteur sans arrêt, surtout. Que celle qui n’a jamais attendu plus d’une heure par une chaleur de western me jette la première canette.


D’ailleurs il y avait un distributeur de boissons très fraîches et très sucrées comme ils savent faire là-bas, ce qui est mauvais pour la santé mais mieux que rien.


Te voilà parti, un peu coupable et soucieux. Tu l’as fait. Tant qu’à cuire et transpirer, autant le faire d’un pas soutenu. Vingt minutes de montée, tu n’étais pas peu fier. Tu n’as jamais vraiment craint la chaleur alors que tu es si frileux. Non que tu ressentes du plaisir quand le soleil se lâche, tu ne fais pas le malin mais ton cerveau, ton cœur, ton sang ronronnent comme un six cylindres bien ajusté. Naturellement, tu n’avais pas tout prévu et tu regrettes le bermuda que tu portes, les mollets te brûleront encore à Paris un mois plus tard.

Les compagnons de route se raréfient dans la montée, bientôt il n’y a plus personne à dépasser ni croiser. Tu veux aller au bout des 490 marches, tu avais mal lu, c’était 490 et non 400, tu ne t’arrêteras pas en route, tu ne te contenteras pas de demi-mesure, de quart de cintre, de tiers de citron. Bien qu’essoufflé avec cette légère oppression familière à gauche dans le thorax, tu as pris pied sur la plate-forme et tu as pu regarder. La voilà, ta belle, toute à toi, personne ne t’a suivi. Tu t’assois sur le caillebotis, les coudes appuyés sur la traverse inférieure du garde-corps, jambes pendantes. Auréolée de lumière, l’immense courbe traverse ton ciel d’une ombre gracile, et la photo du siècle t’attend.


Qui sait aujourd’hui ce que fut la photographie argentique ? On mitraille comme des machines à coup de pixels entassés dans de minuscules cartes noires, et on oublie les souvenirs dans un recoin du disque dur. Les logiciels trouvent tous seuls les contrastes et les visages, et si tu veux du bleu du jaune du vert en veux-tu en voilà. Du temps de la préhistoire, il fallait soigneusement glisser la pellicule rétive dans la fente, fermer doucement, et tourner la manivelle jusqu’au déclic. Fragile manivelle. Que dire alors des plaques de verres si cassables et des chambres si lourdes de bien avant cette préhistoire ?


Mon appareil photo était un appareil argentique muni de ses trois objectifs réglementaires, le grand angle, le zoom moyen et le téléobjectif. Soit trois kilogrammes qui m’accompagnaient partout et jusque dans ma montée des 490 marches. Il me manquait à peine vingt-et-un grammes, les vingt-et-un grammes que pesait la pellicule de rechange que j’avais laissée dans la voiture. Au moment de prendre la photo du siècle, mon appareil m’a signifié que la pellicule en cours était terminée, justement la deuxième photo pour la route de tout à l’heure, c’était la dernière.


Alors tu restes assis et quelque chose en toi se met à pleurer. Tu ne bouges plus, tu es tombé amoureux mais la belle s’est refusée.


‘Aliénor t’attend. Tu descends les marches, il te faudra la demi-heure restante sans te retourner. Demain tu t’en vas, tu viens de le décider. Tu tournes autour de ce totem depuis la veille, et depuis toujours ce départ était inéluctable. Mais tu n’avais pas pris la décision, tout autour de toi le faisait pour toi, mais tu n’étais pas encore prêt. Pour un peu, tu serais parti par routine, par distraction, par accident. Maintenant, tu pars parce que tu l’as décidé, ce qui est complètement différent. La question des dates, des billets d’avion, des rendez-vous à l’arrivée, est une question sans aucune importance.

Désormais, c’est toi qui t’en vas.


Retour au motel. Piscine. Intérieur nuit.