3. La voix.  


Et soudain le rocher te parle. Ce n’est pas un discours, encore moins une traduction des signes. Ce n’est pas un haut-parleur caché qui te débite des chants folkloriques ni trucage ni vibration de l’air. Tu viens d’être avalé par les traits de charbon de bois s’ils en sont, parce que deux mille ans de plein air nuit au charbon de bois, il s’agit d’une autre mine, et ils résonnent comme autrefois ils raisonnaient dans la tête du sorcier, du chamane, du griot, du gourou, qui les traçait lentement avec son bâton à salir les mains, peut-être en crachant au fur et à mesure pour fixer le trait.

Ce sont les ruminations du derviche que tu entends sans comprendre. On dirait qu’il est en colère. Tu es en colère et il a deviné que tu le serais, tu es en colère et ce que tu entends n’est rien d’autre que ta colère, pourtant tu pourrais à cet instant précis jurer et grommeler que le rocher grommelle et jure. Avec ces sorciers il faut s’attendre à tout, même à ce qu’ils te fassent croire à l’invraisemblable, même à ce qu’ils te précipitent dans la superstition. Ces signes venus du passé et qui se montrent au passant présent fascinent et entêtent. Prends garde à toi : sous prétexte de retrouver les vieilles valeurs ancestrales, les grandes sagesses des plaines et des montagnes, tu vas en oublier les fondements de la raison, la nécessaire impartialité, l’indispensable recul.

Les cérémonies de retrouvailles avec la terre-mère et autres billevesées, quand bien même elles ont pour objet de défier les puissances financières et les exploitations massives, ont un relent de superstition qui les rend aussi dangereuses que le mal qu’elles prétendent conjurer. Alors prends garde à cette corde tendue entre le passé et le présent, à ces voies, à cette voix, et observe les dessins charbonneux pour ce qu’ils sont, des témoignages de la vie qui fut et qui n’est plus, des souvenirs de gloires passées qu’on peut, qu’on doit préserver, et rien d’autre.

Je sais que tu as envie que cette corde existe : elle te permet de partir en un instant à travers les âges, de laisser vaguer ton imagination entre deux eaux troubles sans craindre de te perdre, un coup sec et te voilà de retour hic et nunc. Je sais que sans ces absences les interminables paysages de l’Ouest t’auraient endormi depuis longtemps, ils te l’avaient dit les raisonneurs de salon qu’on s’ennuyait ferme dans le désert, et tu les as fait mentir. Ton secret est là, dans la corde, dans les voix secrètes, dans les rêves d’enfant et dans les inventions de vieillard. Tu n’es pas dupe des magiciens, mais tu aimes bien les regarder dans les yeux, pour y deviner le trouble qu’y fait naître ton incrédulité farouche. Ils s’égosillent, et tu les entends de a à z, ces sorciers qui n’ont pas su sauver leurs peuples.

Je reviens péniblement à la voiture. ‘Aliénor s’impatiente, que peux-tu faire ainsi des heures devant les dessins ? J’ai fait une photo de la dalle entière, pour qu’un jour je m’applique à les recopier sur une feuille au fond de mon réduit de Billancourt. Y trouver un rythme au moins, à défaut de comprendre, je ne suis pas Champollion et je suppose que tout le monde sait ce que signifient ces dessins, il suffit de trouver la bonne adresse. Va-t-elle résonner dans ma cave, la photo, comme le fait le rocher ici ? Bien sûr que non, la photo est autre chose qu’une simple réplique, elle est aussi essentielle que l’original mais de son essence à elle, non de celle qu’elle a utilisé pour apparaître.

Les dessins sur la photo sont mes dessins. Ils ont échappé aux noirs desseins des sorciers. Je n’ai rien volé, mais je vais devoir devenir chamane à mon tour pour que la photo ait un sens et que d’autres qui la regarderont entrent en résonance avec mon silence.

Les dessins de la photo sont taiseux.
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