C’est maintenant, après la nuit du chagrin d’amour, sous les contreforts et le soleil matinal de la Sal Mountain, une heure environ après avoir laissé Moab, que mon cerveau a décidé que le voyage était fini. Un de ces recoins de matière grise que je ne retrouve pas a tiré le rideau sur la dernière réplique et le noir qui s’ensuivit a fait comprendre qu’elle était la dernière. J’aime ces théâtres de l’inachevé qui me laissent en déséquilibre au bord du vide et obligent à penser à ce que je viens d’entendre pour trouver seul la racine, la liane, la branche, à quoi me raccrocher. Plutôt qu’une fin, heureuse ou triste mais forcément mauvaise puisque servie sur le plateau.

Delicate Arch a signifié mon congé et a fermé le ban, et c’est dans le noir que j’ai contemplé mes derniers panoramas, roulé mes derniers kilomètres, mangé mes derniers dollars. La traversée de l’état du Colorado est tout sauf un pensum et j’ai de quoi raconter, j’ai vu malgré le noir, j’ai observé, j’ai visité. Je compte bien ici même écrire encore quelques pages utiles. Mais la pièce qui s’était ouverte sur la traversée du Mississipi se ferme bel et bien au pied de Sal Mountain, dans le souvenir de la belle gracieuse.

Le rituel exige un peu de temps, tout comme au sortir du théâtre il faut laisser au silence assez de temps pour s’installer avant que l’on puisse commencer à parler de la pièce. Ou alors, elle était très mauvaise. Il faut descendre l’escalier du paradis au milieu des gens qui enfilent leur zibeline, et la descente de l’escalier est aussi un moment du spectacle. Voilà pourquoi je dois raconter les trois derniers jours.

Nous savions qu’il fallait suivre des torrents, traverser des forêts, et peut-être côtoyer de la neige. Un col à trois-mille-cinq-cent mètres d’altitude, nous an avions déjà connu un, au milieu des tourbillons de flocons sur une route de plus en plus glissante. Il fallait s’attendre à tout. La fournaise de Moab ne facilitait pas l’imagination dans ce domaine, mais nous l’avions déjà éprouvé, les températures changent vite en ce pays. Justement, je voulais voir comment nous allions passer de ce monde minéral écrasé de chaleur à une végétation un peu plus digne de ce nom, comment nous allions sortir du désert. J’ai souvent admiré ces passages d’un monde à l’autre. Un tunnel sous la montagne, et voici que le petit crachin remplace la canicule, un col et nous sortons du brouillard, un fleuve et le soleil apparaît sous les nuages.

J’étais curieux de cette frontière, la limite Est des déserts de l’Ouest américain. Je voulais repérer l’endroit et le moment précis où le désert brûlant qui ne nous lâchait plus depuis une demi-lune allait enfin cesser de nous accompagner, allait s’évanouir dans l’eau et la verdure. J’avais bien examiné la carte et je savais que cela se produirait entre là et là.

Une bonne partie de la matinée, soleil dans l’œil, j’ai roulé parmi les rochers drus et les pentes flamboyantes, j’ai perdu de vue la grande cassure du plateau, le sommet de la montagne. Mon horizon s’est rétréci petit à petit, m’enfermant dans des thalwegs, d’affluent desséché en ruisseau de cailloux. La route suit les entortillements de la vallée, écorchée de falaises et d’éboulis. Parfois elle se divise, et sagement je suis les panneaux incertains parfois. J’ai programmé l’itinéraire mais par moments je me demande si j’ai raison d’avoir confiance en moi. Le soleil semble curieusement placé à cette heure, et je ne sais plus si je descends ou si je remonte le cours de la rivière. Secrètement je m’inquiète, ne rien laisser soupçonner à ‘Aliénor, tant qu’aucune certitude ne percera. Si nous sommes vraiment perdus, ou si nous sommes exactement où nous devons être, et si j’en suis sûr, il sera temps de parler.

Je ne me suis pas trompé, et en entrant dans la ville, peu importe son nom, je me rends compte que je suis loin au-delà de entre là et là, le point où devait s’arrêter le désert. Il s’est enfui en cachette profitant du labyrinthe des thalwegs. L’eau bondit dans le torrent et les arbres couvrent les pentes. Aucun arc de triomphe ne t’a annoncé l’entrée dans l’état du Colorado, tu avais choisi des routes un peu trop secondaires, mais t’y voici. Il est temps de déjeuner.