2. La voie.


La route serpente entre deux courtes falaises. Le fond du vallon est plat et là où l’eau est supposée couler coule une bande verte d’herbe tendre et d’arbustes graciles. Elle est là l’eau, protégée du soleil absolu par une fine épaisseur de roche perméable. L’eau court en secret.

Voilà une bonne demi-heure que nous descendons. Nous avions rejoint la route du programme où l’on  nous avait dit qu’il y avait des rochers qui parlent, il suffisait d’ouvrir l’œil. Du plateau s’était esquissé une marche d’escalier de part et d’autre, devenues murets, puis la bande verte était apparue une fois le muret assez haut pour être infranchissable, dix mètres environ, deux miroirs nous encadrant, bien droits, écartés de trente à cent mètres selon l’humeur, voilà où j’en étais. La rivière enfouie court à sa perte, je sais que là-bas, le U rectangulaire deviendra canyon et s’unira dans un jaillissement de rochers chaotiques et se sculptures folles avec le Colorado. Au-delà des rochers parleurs, c’est cette confluence que je veux voir.

Pour le moment, l’œil aux aguets, ‘Aliénor cherche les sons annoncés à chaque faille, à chaque éclat, à chaque dalle. Une petite flèche nous met sur la voie, il ne sera pas dit que le touriste est négligé. Tu ne la vois pas, la flèche, si tu roules à plus de vingt kilomètres à l’heure. Plus étiquette que pancarte, elle est assez éloquente pour nous conduire tout droit au spectacle cherché. A cet endroit, le vallon s’élargit, la bande verte devient fourré, dédale, Venise sans eau, Knossos sans Ariane. Il ne faut pas être savant pour sentir dans cette crique un lieu de vie, un lieu d’avant le grand malheur indien.

Cinq siècles, ou dix, vingt, mille ? Je laisse discourir ceux qui savent, avec leur carbone et leurs appareils, en espérant qu’ils parlent juste parce que je tiens à apprendre. Mais ici nous sommes, tous les deux, et je préfère aller à l’aventure dans ce qui m’est inconnu, à mon aventure, et ceux qui sont passés il y a longtemps je préfère les appeler indiens et les emplumer comme je veux.

La dalle est couverte d’inscriptions. Des formes géométriques, parfois explicites, une silhouette humaine ou une tente, non je ne dirai pas wigwam pour faire le malin et je ne sais pas si le mot est opportun, des lignes brisées, des ronds, enfin, bien ordonnés.

Je les regarde en suivant le sens de ma lecture puis en errant à la recherche d’images semblables pour les compter, les relier, puis au hasard des hochements de tête et des clignements des yeux, comme une mouche affolée dans la lanterne.

.