02 mai 2010
63. MONUMENTS #2 - La nuit des rois.
2. La nuit des rois.
Nous avons bien dormi dans la vallée des Dieux, comme des rois. Le vent tranquille chuintait dans la frisette, et la rumeur des buissons frottant leurs épines traversait les interstices et les rondins. Le grand lit conjugal avait oublié l’austérité hostile des Thénardier et semblait nous promener en lévitant dans la foison du désert obscur. Etaient-ce nos rêves, nos désirs, pour qu’ainsi craquent les planchers et les plafonds, pour qu’ainsi tanguent le sommier et son matelas ? Aux péchés capitaux dont nous avions dû sans le savoir nous rendre coupables aux yeux puritains de l’Utah, il fallait que nous ajoutassions la luxure et le subjonctif.
Cette nuit sans toucher terre me permit d’être sur le pas de ma porte, sous l’auvent, la chambre donnait directement sur le désert, frais et dispos pour contempler le lever du soleil, spectacle qu’il m’est peu donné de voir. L’habitude parisienne de lève-tard, la nécessité de savoir chaque matin que le monde a recommencé de tourner avant de pouvoir me lever, font que je ne sais du lever de soleil que son inévitable quotidien et son retour éternel. Un Apollon rassurant, en quelque sorte. Les civilisations qui chaque nuit tremblaient que la survenance matinale ne se produise plus ne sont pas de mon ressort.
Rien de tel ce matin là, et je n’avais pas mal aux dents. Premier debout, je fus celui dont le monde a eu besoin pour repartir. C’est le sentiment qu’éprouve celui qui veille quand tout dort, peu avant la fin de la nuit, c’est le sentiment que j’éprouve chaque fois que le hasard m’a tenu éveillé au bon moment. Dormez, braves gens, je veille, je suis là, il ne peut rien vous arriver.
Etrange pensée qui me traverse, étrange puissance dérisoire, étrange orgueil, que seule la rareté des moments rend plausible. Les formes tourmentées de la nuit se sont effacées dans la brume légère, les monstres se sont figés en rochers, plus étranges encore en sculptures diurnes qu’en nocturnes chimères. Des centaines de Monuments Valleys en réduction sont nées dans la lumière nouvelle et se préparent à jouer avec Apollon. Réduction, tu as dit réduction. Moi, j’ai dit réduction ? Ces monuments sont de gigantesques monolithes s’ils sont moins célèbres que leurs frères voisins du Sud usés par le cinéma, ils sont des milliers dans la plaine, et vestiges comme leurs frères du recul des falaises là-bas, loin dans le contrejour naissant, là où tu sais que te mène ta route si, au lieu de rêvasser tu t’occupais du petit-déjeuner.
Les austères qui ne rient pas t’ont tout laissé en évidence, les pains les œufs les saucisses et les boulettes, l’huile et la margarine, casseroles et poêle, et un mètre cube de café chaud. Malgré leur tête de mormons, ils t’avaient laissé les clés du royaume et, bien avant l’aube, étaient partis faire quelques emplettes à la ville voisine, soit une journée de route aller-retour. Seul devait rester l’hors d’âge malicieux mais tu ne l’as pas vu. Tu aurais pu continuer ta contemplation, ‘Aliénor s’était occupée de tout et tu t’es assis devant le café clairet et brûlant, tu as mangé tes boulettes grasses et tu as pu ainsi assister la naissance du jour et de l’ocre planète.
Souvenons-nous en bien : sans toi ce jour là, il n’y aurait pas eu de premier juillet deux-mille-deux.
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04 mai 2010
63. MONUMENT #3 - Le chemin des Dieux et ce qui s’en suivi.
3. Le chemin des Dieux et ce qui s’en suivi.
Je suis resté très gamin, rien que le mot de Moabite me fait rigoler. Les purs et durs bibliques me montreront du doigt, et les mormons ne seront pas les derniers. Déjà la veille je ne m’étais pas fait des amis d’eux, alors, une si débile rigolade, tu penses. Petit con d’ado !
C’est pourtant ce que tu comptes être le soir même, Moabite, malgré l’excuse de la durée déterminée, deux soirées tout au plus. Tu n’as encore rien réservé et il te faudra arriver assez tôt. Tu ignores encore que le chemin des dieux ne se roule pas dans le sable en indifférence kilométrée, et qu’il te faudra du temps de contemplation. Tu ne sais pas encore qu’après les dieux et les déesses, vont te détourner du droit chemin un massif volcanique, une gorge profonde, un chaos de rochers gravés, et quoi d’autre ? Comme s’il te fallait des tentations pour succomber.
Tu connais la règle, l’ampleur du désastre en distance en temps en carburant de chaque détour, tu la connais par cœur, et en toute connaissance de cause tu vas te jeter dans tes péchés mignons aujourd’hui. Que le voyage peu à peu tire à sa fin ne va pas réduire tes incorrigibles irresponsabilités. Tu ne sais pas encore en mettant le contact pour ébrouer le six cylindres que ce programme impossible sera entièrement accompli ce soir, au mètre près, à la seconde près, au litre près. Tu ne le sais pas car tu ne l’avais pas prévu, ce programme.
Rouler sur le chemin des dieux qui serpente dans la vallée fossile semblait ne jamais finir. Chaque tour engloutit une merveille et la remplace par quelque autre qui va jouer un temps avec le soleil. J’avais invoqué Apollon dans ma grandiloquence amorale et les esprits chagrins au-delà de l’emphase me reprochent déjà cet occidentalisme envahissant. Ici, pays des Navajos, point besoin d’Apollon pour arrêter le char solaire, les dieux du coin suffisent. Sans vergogne, je garde mon dieu grec ; je le connais mieux que ceux d’ici et je le pense en bonne compagnie. Je suis sûr qu’ils ont des choses à se dire, et qu’ils se trouveront des amis communs, des ennemis semblables. Il ne faut pas avoir peur de transporter nos dieux avec nous et de les montrer à ceux qui nous reçoivent : ils n’ont pas besoin d’être ménagés et doivent se frotter à d’autres esprits, si nous voulons continuer à croire en eux, c’est-à-dire en nous.
Dans l’Olympe des Navajos, il va se trouver quelque Aphrodite de bonne humeur et leurs descendants bientôt peupleront un nouveau monde. Les paganismes ont ceci de terre à terre qu’ils se comprennent entre eux sans traduction ni dogme, sans bain de sang. Que celui qui n’a jamais tenté de traduire Homère en Navajo me jette la première pierre, me lance la première flèche.
Il se plaisait dans ce lieu, mon beau mâle mythologique, à peine levé de sa nuit. Il prenait soin de ménager ses rayons pour que l’air reste encore frais, juillet n’en déplaise, et de les maintenir assez inclinés pour que dieux et déesses jouent avec selon que je roule vers le Nord-Est puis vers le Sud-Est, puisqu’il faut paraît-il des directions à mes détours.
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23 mai 2010
64. Les grands chemins.
Les illusions du matin se dissipent, il suffit de quelques degrés de rotation de la terre. Le soleil monte, comme l’on dit imprudemment, confondant ce qu’on voit et ce qui est. Les géants prennent leur forme rocheuse, un peu triste de nous voir partir, et je sais comme toi que ce n’est pas la pierre qui pleure la fin de la récréation mais moi seul. Inutile de se voiler la face, la grand’ route est d’un banal à dérouler son ruban, elle coupe le chemin poussiéreux de ses camions entrecroisés, et après avoir sagement respecté le signal, un camion peut en cacher un autre, nous nous y lançons pour reprendre notre marche funèbre.
Vallée des dieux, adieu. J’ai fait de mon mieux. Je vous ai laissé vous ébattre au milieu des formes du désert, dans la poussière légère et dans les rayons du soleil, mais il n’y a pas de Saint-Esprit pour sauver le monde, ni le mien ni le vôtre, il n’y a point de nourriture céleste, Apollon peut aller se rhabiller, bel homme mais marbre pâle, le terre-à-terre revient au galop, il faut trouver dans les deux cents prochains kilomètres de quoi manger de quoi boire, au moins une fontaine au moins un resto. Sinon le plaisir des sens, au moins le besoin de la chair.
Tu ne sais pas encore compter en miles, mais tu as trouvé table accueillante après cent-quatre-vingt-dix-huit bornes. Un hamburger, quelques colas et un petit somme plus tard, nous voici repartis.
Juste en partant, un feu tricolore nous demande d’attendre un bon moment que personne ne soit passé dans le carrefour pour nous éclairer de vert. Sans hésiter, comme s’il en relevait de la nécessité la plus immédiate, comme si tout avait été prémédité depuis longtemps et consigné dans le grand livre des destins universels et immanents, je prends à gauche au feu. Moab est en face, encore très loin, et il n’y a rien vers la gauche, pas même un paysage aguicheur, quelque diable tentateur. Bâbord toute. Face à la montagne ; l’inévitable montagne qui surgit dès que tu t’écartes du grand chemin, de la route facile qui contourne les obstacles et suit les pistes de tous les temps. Va pour la montagne.
Tu n’as pas affaire à forte partie. Elle ressemble plus à un terril qu’à un plissement ; un entassement laissé là par les flux et les reflux, après que la mer a tout rogné de ce qui dépassait laissant à nu le plateau lorsqu’il a surgi entre les deux cordillères, aux grands chambardements d’après les dinosaures. Il lui faudra attendre encore longtemps le travail du vent et des eaux avant de devenir à son tour vallée des dieux. Le catxcat monte lentement la petite route, dévoilant peu à peu les horizons lointains du Nord et de l’Ouest, ces horizons traversés par la Grande Fissure Sacrée. Les buissons d’épines sont devenus arbres familiers, sapins ou mélèzes. Sapins ou mélèzes ? Familiers en tout cas. Tu aurais aimé que s’ouvre une brèche vers le sud, pour élargir l’angle du panorama, découvrir, deux cents kilomètres en contrebas, les vallées où tu rêvas, la monumentale et la divine, et le pays des Navajos, mais tu sais qu’il n’en sera rien, il faut qu’ils aient disparus pour peupler tes nuits à venir.
La route n’atteindra jamais la crête, leurs deux lignes font ce que font depuis Euclide toutes parallèles dignes de ce nom. Tu aperçois le sommet du terril, à l’Ouest, bien au-delà de la disparition des mélèzes, là où les éboulis se déversent dans la grande crevasse. Non, n’insiste pas, ce bout là n’est pas pour toi, il vaudrait mieux que tu cherches une route à droite pour retrouver le chemin, ne vois-tu pas que la chaussée se dégrade, se rétrécit, que toute cette aventure ne mène nulle part. Promontoires, avancées, péninsules, il faut savoir rester à jeun parfois, ne plus se poser où le regard se perd à l’infini, là où il ne reste que l’impasse. Toute cime est une fin, toute vigie un terminal et Guernesey un cul-de-sac.
Tu renonces.
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