Nous devrions être au beau milieu de la sierra Nevada ; je me faisais une fête de vous la décrire, le vertige en montant le vertige en descendant, entre les murs de neige qui nous auraient donné l’envie de rester encore un peu, encore longtemps. Rien n’arriva, le changement fut si brutal que du col au lac, quatre-vingt dix minutes de descente, nous n’avons pas eu le temps de réaliser que la fin du monde était finie, la fin du monde des champs de fraises, des forêts de géants, des otaries et de fraîcheur. Me revoici sur la terre, son sel, ses cendres, le sable et le roc, et la vrille solaire.

Le musée d’art abstrait s’étale nonchalamment en plein air au fond de la dépression. Il s’offre le plaisir d’un bain de pied, moyen infaillible pour empêcher le passant d’emporter un petit morceau. L’eau n’est pourtant pas profonde, trente centimètres à tout prendre, un bon pied en tout cas, pour me donner un déguisement américain. Mais sur le rivage et malgré le chaud du soir, nous n’avons pas très envie de faire trempette.

L’eau est claire et calme, nulle végétation visible n’émerge à l’œil nu, mais il y a comme une sonnette qui tinte dans nos têtes. Cette eau qui dort et n’amasse pas mousse cache quelque mystère dans sa transparence indécente et sans vie. Je suis bien en peine de te donner une explication ; il paraît que l’on s’y baigne, dans le Monolake. Pourquoi te devrais-je une explication ?

Comme la dizaine de personnes qui traînaient sur les chemins de planches ce soir là, parmi les sculptures, nous sommes restés à distance raisonnable et avons contemplé le soleil jouer à chat avec les ombres dentelées. Elles étendaient leurs bras décharnés, la tête branlante, les pieds collés ensemble enfouis dans le calcaire tout neuf évaporé, ou dans l’eau. Une armée figée nous servait de haie d’honneur et en reflet nous contemplait de ses quarante siècles sans aucun Bonaparte pour les revendiquer.

Certaines figures sont encore engluées dans le roc primitif d’où il leur faudra encore quarante siècles pour s’extraire, d’autres imprudents se sont aventurés trop loin, et le vent, le sable et le touriste les ont lentement rognés et graffités. Restent çà et là un rescapé des tranchées, tronc au regard vide, tête sans nez, moignon perdu sans collier. Le sculpteur fou s’acharne sur son œuvre qu’il avait laissé croître, et la souffle comme une bougie.

Le soleil prend pour refuge la Sierra enneigée sans neige, il rejoint la fin de tout. Nous surveillant du coin de l’œil dans les rouges éclats du soir, gai comme un pinson, un oiseau nous accompagne dans notre retraite, il vole de tête en tête et d’épaule en moignon. Il nous chante sa vie d’oiseau. Noir au bec jaune, c’est un merle semblable à celui qui me rit au nez du haut de mon portail lorsque je rentre le soir de mon devoir nourricier.

Est-ce lui, qui me sait sur le retour, et qui se moque comme il me le fait en Europe ? C’est lui sans aucun doute, il ne va pas chanter les autres promeneurs, il me chante à moi seul sa chanson de merle et j’en connais musique et paroles. Avec les bizarres bestioles transparentes de l’eau transparente du lac, il est la seule âme qui vive, ici. Il ne s’agit pas de nous, déjà fantômes, ni des derniers hommes un peu plus loin dans le noir montant. Juste le désert vivant qui renaît après notre passage.

Le soleil a perdu la partie de chat, il a chu dans l’Océan et les ombres ont tout pris, lac, concrétions, planches et touristes. J’ai aimé le jeu subtil d’un soir de juin aux portes du désert américain, le vrai que nous allons traverser, de l’oiseau facétieux entre soleil et statues, entre hommes et eaux, entre chien et loup. Le merle s’est tu. Il attend que revienne l’heure.

Il sera un jour le dernier témoin du monde immobile, puis il me rejoindra à Billancourt.

#48 à suivre.