1°) La première marche.


C’est le moment. Tu me l’avais dit, il fallait remonter vers l’Est, retrouver la maison. Traverser la Sierra était une première formalité, une mise en forme, un coup d’essai. Juste pour s’arracher à l’attraction du couchant où tous les peuples se soumettent, à la vaine poursuite du soleil, à la douceur de la fin du monde. Nous voici devant le grand escalier et sa première marche. First, but not least.

Toi aussi tu y es. Tu es bien obligé de me suivre et tu ne vas pas rester là, aux portes de la nuit, après tout ce chemin ensemble. Tu le sais bien et ton hésitation ne peut tenir devant la nécessité. Si tu crois que j’ai la fleur au fusil ce matin que nous chargeons le camion rouge pour la dix-neuvième fois avec vue sur le lever en reflet dans le Monolake, et ne me chipote pas, dix-neuf j’ai compté j’ai vérifié, c’est dix-neuf.

Je n’en mène pas large.

Ne dis rien à ‘Aliénor. Plus encore que dans la neige et le froid qui nous ont surpris au point qu’aucune appréhension n’est venue nous chatouiller les orteils avant de s’y lancer, je m’étais interrogé sur la vaillance de la machine à nous faire traverser le chaud. Jusqu’à ce matin, de vraies chaleurs il n’y eut jamais. Les belles heures ensoleillées des plaines, les lourdeurs d’avant orages, le réchauffement d’après glaciaire, furent supportables et vivifiantes et s’il te faut des mesures thermométriques toi le maniaque des instruments, nous avons caressé les trente Celsius, comme nous avions pincé les moins cinq du même métal.

Je te facilite la tâche, je reste avec Celsius, j’aurais pu appeler Fahrenheit.

Ce n’est plus le même tabac désormais. Fini de rire, nous allons être dépendant corps et âme de la machine rouge et de sa bonne marche, notre catxcat dévoué, en espérant qu’il le soit. Nous partons pour la vallée de la Mort.

à suivre.