01 juin 2010
65. La pierre qui parle #1 - Redescendre.
1. Redescendre.
N’oublie pas que tu n’es pas d’ici, que les heures sont comptées, les jours même, et que les réserves d’essence et de dollars ne valent guère mieux. Tu ne verras plus le plateau du Sud, et si tu espères encore pour la Grande Fissure, tu sais qu’il te faudra trouver quelque tricherie, quelque expédient, pour un dernier accès, juste un dernier, un petit dernier.
La route se rétrécit et tu commences à craindre le demi-tour. Déjà ‘Aliénor fronce un cil, tu n’as pas su lui expliquer ta bifurcation au feu, pour voir avais-tu dit, on va voir ce qu’on va voir, tu le sens venir celui-là. Sans compter que c’est déjà trop étroit pour une manœuvre, catxcat mais pas trop. Trente kilomètres en marche arrière, non merci. Tu insistes dans le piège.
Tu insistes.
Là-bas tu as cru voir un reflet métallique qui pourrait être une voiture en contrebas. Je tourne à la prochaine à droite, annonces-tu avec l’aplomb de celui qui est passé là des dizaines de fois depuis toujours. Le carrefour se fait attendre, le chemin est de plus en plus instable, deux voies juste à la largeur des roues serpentent parmi les éboulis, deux rails hésitants. Sans ces deux bandes, tu serais bien incapable d’avancer. Faut-il faire durer l’incertitude ? Le voici, le carrefour, je ne sais pas depuis quand tu l’attends, je ne vais pas m’éterniser d’écriture pour une fin que je connais déjà, et tu tournes à droite sans un mot de victoire, ce serait reconnaître ton inquiétude. La route descend directement dans la plaine au Nord, dans la bonne direction, et trop heureux de l’aubaine, tu saisis la chance et tu abandonnes sans y penser tes envies de Sud panoramique, de promontoire Ouest, ni Finis-terre ni Cap Leuca.
Tu n’as pas fini de te perdre en détours, le soir est encore loin et les rochers ne t’ont pas encore parlé.
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07 juin 2010
65. La pierre qui parle #2 - La voie.
2. La voie.
La route serpente entre deux courtes falaises. Le fond du vallon est plat et là où l’eau est supposée couler coule une bande verte d’herbe tendre et d’arbustes graciles. Elle est là l’eau, protégée du soleil absolu par une fine épaisseur de roche perméable. L’eau court en secret.
Voilà une bonne demi-heure que nous descendons. Nous avions rejoint la route du programme où l’on nous avait dit qu’il y avait des rochers qui parlent, il suffisait d’ouvrir l’œil. Du plateau s’était esquissé une marche d’escalier de part et d’autre, devenues murets, puis la bande verte était apparue une fois le muret assez haut pour être infranchissable, dix mètres environ, deux miroirs nous encadrant, bien droits, écartés de trente à cent mètres selon l’humeur, voilà où j’en étais. La rivière enfouie court à sa perte, je sais que là-bas, le U rectangulaire deviendra canyon et s’unira dans un jaillissement de rochers chaotiques et se sculptures folles avec le Colorado. Au-delà des rochers parleurs, c’est cette confluence que je veux voir.
Pour le moment, l’œil aux aguets, ‘Aliénor cherche les sons annoncés à chaque faille, à chaque éclat, à chaque dalle. Une petite flèche nous met sur la voie, il ne sera pas dit que le touriste est négligé. Tu ne la vois pas, la flèche, si tu roules à plus de vingt kilomètres à l’heure. Plus étiquette que pancarte, elle est assez éloquente pour nous conduire tout droit au spectacle cherché. A cet endroit, le vallon s’élargit, la bande verte devient fourré, dédale, Venise sans eau, Knossos sans Ariane. Il ne faut pas être savant pour sentir dans cette crique un lieu de vie, un lieu d’avant le grand malheur indien.
Cinq siècles, ou dix, vingt, mille ? Je laisse discourir ceux qui savent, avec leur carbone et leurs appareils, en espérant qu’ils parlent juste parce que je tiens à apprendre. Mais ici nous sommes, tous les deux, et je préfère aller à l’aventure dans ce qui m’est inconnu, à mon aventure, et ceux qui sont passés il y a longtemps je préfère les appeler indiens et les emplumer comme je veux.
La dalle est couverte d’inscriptions. Des formes géométriques, parfois explicites, une silhouette humaine ou une tente, non je ne dirai pas wigwam pour faire le malin et je ne sais pas si le mot est opportun, des lignes brisées, des ronds, enfin, bien ordonnés.
Je les regarde en suivant le sens de ma lecture puis en errant à la recherche d’images semblables pour les compter, les relier, puis au hasard des hochements de tête et des clignements des yeux, comme une mouche affolée dans la lanterne.
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13 juin 2010
65. la pierre qui parle #3 - La voix.
3. La voix.
Et soudain le rocher te parle. Ce n’est pas un discours, encore moins une traduction des signes. Ce n’est pas un haut-parleur caché qui te débite des chants folkloriques ni trucage ni vibration de l’air. Tu viens d’être avalé par les traits de charbon de bois s’ils en sont, parce que deux mille ans de plein air nuit au charbon de bois, il s’agit d’une autre mine, et ils résonnent comme autrefois ils raisonnaient dans la tête du sorcier, du chamane, du griot, du gourou, qui les traçait lentement avec son bâton à salir les mains, peut-être en crachant au fur et à mesure pour fixer le trait.
Ce sont les ruminations du derviche que tu entends sans comprendre. On dirait qu’il est en colère. Tu es en colère et il a deviné que tu le serais, tu es en colère et ce que tu entends n’est rien d’autre que ta colère, pourtant tu pourrais à cet instant précis jurer et grommeler que le rocher grommelle et jure. Avec ces sorciers il faut s’attendre à tout, même à ce qu’ils te fassent croire à l’invraisemblable, même à ce qu’ils te précipitent dans la superstition. Ces signes venus du passé et qui se montrent au passant présent fascinent et entêtent. Prends garde à toi : sous prétexte de retrouver les vieilles valeurs ancestrales, les grandes sagesses des plaines et des montagnes, tu vas en oublier les fondements de la raison, la nécessaire impartialité, l’indispensable recul.
Les cérémonies de retrouvailles avec la terre-mère et autres billevesées, quand bien même elles ont pour objet de défier les puissances financières et les exploitations massives, ont un relent de superstition qui les rend aussi dangereuses que le mal qu’elles prétendent conjurer. Alors prends garde à cette corde tendue entre le passé et le présent, à ces voies, à cette voix, et observe les dessins charbonneux pour ce qu’ils sont, des témoignages de la vie qui fut et qui n’est plus, des souvenirs de gloires passées qu’on peut, qu’on doit préserver, et rien d’autre.
Je sais que tu as envie que cette corde existe : elle te permet de partir en un instant à travers les âges, de laisser vaguer ton imagination entre deux eaux troubles sans craindre de te perdre, un coup sec et te voilà de retour hic et nunc. Je sais que sans ces absences les interminables paysages de l’Ouest t’auraient endormi depuis longtemps, ils te l’avaient dit les raisonneurs de salon qu’on s’ennuyait ferme dans le désert, et tu les as fait mentir. Ton secret est là, dans la corde, dans les voix secrètes, dans les rêves d’enfant et dans les inventions de vieillard. Tu n’es pas dupe des magiciens, mais tu aimes bien les regarder dans les yeux, pour y deviner le trouble qu’y fait naître ton incrédulité farouche. Ils s’égosillent, et tu les entends de a à z, ces sorciers qui n’ont pas su sauver leurs peuples.
Je reviens péniblement à la voiture. ‘Aliénor s’impatiente, que peux-tu faire ainsi des heures devant les dessins ? J’ai fait une photo de la dalle entière, pour qu’un jour je m’applique à les recopier sur une feuille au fond de mon réduit de Billancourt. Y trouver un rythme au moins, à défaut de comprendre, je ne suis pas Champollion et je suppose que tout le monde sait ce que signifient ces dessins, il suffit de trouver la bonne adresse. Va-t-elle résonner dans ma cave, la photo, comme le fait le rocher ici ? Bien sûr que non, la photo est autre chose qu’une simple réplique, elle est aussi essentielle que l’original mais de son essence à elle, non de celle qu’elle a utilisé pour apparaître.
Les dessins sur la photo sont mes dessins. Ils ont échappé aux noirs desseins des sorciers. Je n’ai rien volé, mais je vais devoir devenir chamane à mon tour pour que la photo ait un sens et que d’autres qui la regarderont entrent en résonance avec mon silence.
Les dessins de la photo sont taiseux.
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18 juin 2010
66. Moab.
Je n’aime pas ce nom. Il sent le raide pionnier dans son chariot, collet monté et chapeau droit, et Madame enjuponnée dans la chaleur. Le protestantisme dans toute sa rigueur s’abat sur le désert, qui n’en reviendra pas. Après les premières bouffées rencontrées aux portes de la vallée des Dieux, je me voyais déjà cerné dans cette ville. Pourtant, j’en savais les habitants Moabites, et un puritain moabite est trop oxymore pour être tout à fait mauvais. J’avais raison sur ce point, la vérité m’oblige à écrire que je n’y ai pas été persécuté et que cette ville, au demeurant sans intérêt particulier, est une excellente étape pour parcourir les derniers parcs du voyage.
Les villes ne naissent jamais par hasard, même en ces terres de conquêtes injustes et brutales, où chacun se déclarait possesseur de ce qu’il n’avait pas sous le seul prétexte qu’il avait posé le pied dessus. Même les villes nouvelles implantées par des politiciens mégalos et construites par des architectes fébriles ont un passé, une histoire, un pourquoi du comment. Il y a toujours une rencontre, une traversée, un concours, un croisement, un relai : une calanque devient vieux port, une île devient pont, un croissant de lune se marie avec les graves, sept collines se répondent. C’est le fond d’un estuaire, un plateau dominant, une rose des vents, une confluence honorable. Il faut toujours trouver le petit cristal d’où naîtra le grand conglomérat, la ville champignon, la mégapole tentaculaire. Sans le petit cristal, on ne comprend pas ce qu’on fait ici, visiteur ou visité, et qui aime sa ville le sait.
Autant Mari que New-York, Babylone que San Francisco, Naples la ville neuve que Villeneuve-sur-Lot, autant Rome que Paris, aucune ville ne naît du hasard et ce n’est pas Moab qui me contredira.
Tu traverses la ville en arrivant par le sud, après une interminable descente entre les rochers, mais si tranquille que tu n’as pas remarqué que la route descendait, sauf cette curieuse impression de silence en roulant comme une conversation interrompue, combien, trente, quarante kilomètres ? Tu passes un pont sur une rivière, puis quelques maisons, et te voici de nouveau entre les rochers sur la route qui monte, interminablement. Tu as passé la ville, il faut revenir. C’est petit, Moab, c’est simple, la grand-route et puis c’est tout. Quelques blocs de part et d’autre, quelques magasins, quelques hôtels, si tu avais cherché le centre ville et ses rues entrelacées, tu te serais trompé de continent.
Tu n’as pas remarqué le pont sur la rivière, ou plutôt ta vieille défroque d’européen t’a empêché d’en noter l’étrangeté. Un pont sur une rivière, n’importe quelle ville te l’offre, que ce soit grand fleuve ou petit ru, et souvent, dans une ville inconnue où désespérément perdu tu cherchais ton chemin, le pont sur la rivière t’a sauvé la mise. Le centre n’en est jamais loin, avec ou sans méandre.
Mais après des heures de soleil immobile sur des rochers brûlants et des vallées sèches menant au grand néant de nulle part, tu aurais pu t’inquiéter de traverser le Gave du Pau sur un petit pont comme chez nous, tu aurais pu voir comme il était incongru ici au lieu de l’ignorer banal. Tu aurais dû deviner qu’il s’agissait bien du Colorado lui-même, qui se trémoussait là sous le pont ordinaire et tu aurais compris que tu étais descendu jusqu’à lui comme naguère à Lee’s Ferry, à huit cent kilomètres en aval. Moab est née là, au carrefour du Gave et du chemin.
Comme toutes les villes, Moab s’était posée au bord de la longue piste qui venait du plateau et allait y remonter assez doucement pour que les chariots traversent sans mal. Comme toutes les villes, Moab attendait le voyageur dans sa drôle de boîte à roulette, et savait qu’il lui laisserait quelques traces de son passage, sonnantes et trébuchantes. Les villes sont toujours des affaires de voyageurs qui s’arrêtent, fatigués et curieux. C’est pourquoi il leur faut des gués, des ponts, des carrefours et des octrois, des calanques et des baies, des estuaires et des portes : une Porte d’Or, une Porte Dorée, une Sublime Porte, une Porte d’Enfer, et la Puerta Del Sol.
Il était temps. Quelques miles en aval, le Gave sera devenu la grande blessure continentale infranchissable ; Moab me plut, j’y fis escale, deux nuits.
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