11 septembre 2011

La sixième partie - L'ENVOL. 69. Routine du retour

Sixième partie : L’ENVOL


69.    Routine du retour.

Tu ne manqueras pas, plus tard, après sept ans de réflexions, de gloser sur la meilleure façon de terminer un voyage. Rien ne semble plus simple que les gestes à accomplir, les rituels, arriver à l’heure à l’aéroport, ne pas s’y perdre, se soumettre aux fouilles et autres inquisitions inutiles et obligatoires, marcher le long de couloirs tous identiques, entièrement dépendant des panneaux des flèches des portes ouvertes et fermées, point de boussole dans ce monde qui a perdu le nord et où le seul but est le satellite et la passerelle.

Avant cela, se réveiller à temps dans le dernier motel, fermer sa dernière valise, celle qu’on avait gardé pour la dernière nuit, la dernière toilette le dernier petit déjeuner. Regrouper les papiers de la voiture de location, faire le plein, vérifier le billet d’avion et ne pas le trouver pendant quelques minutes d’affolement, il faut toujours quelques minutes d’affolement dans ces moments là. Charger encore la mule, et partir pour la plus courte étape du voyage, direction le Nord-Est de la ville et le gigantesque rendez-vous de toutes les lignes aériennes du continent.

Monter dans l’avion, se compresser comme un César, attendre douze heures sans penser au décalage horaire qui se rue, rien n’est plus simple, rien n’est plus difficile. Lorsque j’attends derrière la barrière en verre dépoli quelque voyageur en provenance d’une lointaine contrée, je vois sortir du portail coulissant ses compagnons de voyage en chemise à fleur et bermuda assorti, ricanant comme touristes en goguette alors qu’il neige dehors. Ils ont fait les gestes mais ils n’ont pas compris ; et leur bronzage condescendant me toise.

Voilà des années que je suis revenu, que tous ces gestes ont été accomplis. Les avions ont tous bien atterri, peu importe qu’ils décollent seul compte qu’ils aient atterri, les douaniers m’ont laissé sortir de l’autre côté, du côté des gens d’ici, des gens de chez moi, d’un bord à l’autre de la mare aux canards. Et depuis sept ans que je me souviens, à aucun moment de ce transport ne m’est venue l’idée d’une fin de voyage, l’idée d’un retour, ni les fouilles ni les cartes d’embarquement ni les nuages sur la France.

Alors ?

Alors rien. Tous ces gestes seront accomplis sagement dans trois jours. Il n’est pas encore temps.

.

Posté par andremriviere à 13:38 - - Commentaires [2]
Tags : , , ,


28 septembre 2011

70. Rideau.


C’est maintenant, après la nuit du chagrin d’amour, sous les contreforts et le soleil matinal de la Sal Mountain, une heure environ après avoir laissé Moab, que mon cerveau a décidé que le voyage était fini. Un de ces recoins de matière grise que je ne retrouve pas a tiré le rideau sur la dernière réplique et le noir qui s’ensuivit a fait comprendre qu’elle était la dernière. J’aime ces théâtres de l’inachevé qui me laissent en déséquilibre au bord du vide et obligent à penser à ce que je viens d’entendre pour trouver seul la racine, la liane, la branche, à quoi me raccrocher. Plutôt qu’une fin, heureuse ou triste mais forcément mauvaise puisque servie sur le plateau.

Delicate Arch a signifié mon congé et a fermé le ban, et c’est dans le noir que j’ai contemplé mes derniers panoramas, roulé mes derniers kilomètres, mangé mes derniers dollars. La traversée de l’état du Colorado est tout sauf un pensum et j’ai de quoi raconter, j’ai vu malgré le noir, j’ai observé, j’ai visité. Je compte bien ici même écrire encore quelques pages utiles. Mais la pièce qui s’était ouverte sur la traversée du Mississipi se ferme bel et bien au pied de Sal Mountain, dans le souvenir de la belle gracieuse.

Le rituel exige un peu de temps, tout comme au sortir du théâtre il faut laisser au silence assez de temps pour s’installer avant que l’on puisse commencer à parler de la pièce. Ou alors, elle était très mauvaise. Il faut descendre l’escalier du paradis au milieu des gens qui enfilent leur zibeline, et la descente de l’escalier est aussi un moment du spectacle. Voilà pourquoi je dois raconter les trois derniers jours.

Nous savions qu’il fallait suivre des torrents, traverser des forêts, et peut-être côtoyer de la neige. Un col à trois-mille-cinq-cent mètres d’altitude, nous an avions déjà connu un, au milieu des tourbillons de flocons sur une route de plus en plus glissante. Il fallait s’attendre à tout. La fournaise de Moab ne facilitait pas l’imagination dans ce domaine, mais nous l’avions déjà éprouvé, les températures changent vite en ce pays. Justement, je voulais voir comment nous allions passer de ce monde minéral écrasé de chaleur à une végétation un peu plus digne de ce nom, comment nous allions sortir du désert. J’ai souvent admiré ces passages d’un monde à l’autre. Un tunnel sous la montagne, et voici que le petit crachin remplace la canicule, un col et nous sortons du brouillard, un fleuve et le soleil apparaît sous les nuages.

J’étais curieux de cette frontière, la limite Est des déserts de l’Ouest américain. Je voulais repérer l’endroit et le moment précis où le désert brûlant qui ne nous lâchait plus depuis une demi-lune allait enfin cesser de nous accompagner, allait s’évanouir dans l’eau et la verdure. J’avais bien examiné la carte et je savais que cela se produirait entre là et là.

Une bonne partie de la matinée, soleil dans l’œil, j’ai roulé parmi les rochers drus et les pentes flamboyantes, j’ai perdu de vue la grande cassure du plateau, le sommet de la montagne. Mon horizon s’est rétréci petit à petit, m’enfermant dans des thalwegs, d’affluent desséché en ruisseau de cailloux. La route suit les entortillements de la vallée, écorchée de falaises et d’éboulis. Parfois elle se divise, et sagement je suis les panneaux incertains parfois. J’ai programmé l’itinéraire mais par moments je me demande si j’ai raison d’avoir confiance en moi. Le soleil semble curieusement placé à cette heure, et je ne sais plus si je descends ou si je remonte le cours de la rivière. Secrètement je m’inquiète, ne rien laisser soupçonner à ‘Aliénor, tant qu’aucune certitude ne percera. Si nous sommes vraiment perdus, ou si nous sommes exactement où nous devons être, et si j’en suis sûr, il sera temps de parler.

Je ne me suis pas trompé, et en entrant dans la ville, peu importe son nom, je me rends compte que je suis loin au-delà de entre là et là, le point où devait s’arrêter le désert. Il s’est enfui en cachette profitant du labyrinthe des thalwegs. L’eau bondit dans le torrent et les arbres couvrent les pentes. Aucun arc de triomphe ne t’a annoncé l’entrée dans l’état du Colorado, tu avais choisi des routes un peu trop secondaires, mais t’y voici. Il est temps de déjeuner.

Posté par andremriviere à 23:20 - - Commentaires [2]
Tags : , , ,
16 avril 2012

71. Un peu de rab.


La route est un peu perdue ; j’avais choisi de plonger dans la montagne profonde plutôt que de suivre les itinéraires recommandés, une bouffée de révolte face à ma condition de touriste finissant, et j’étais servi. Nous traversions des bourgades étouffées au fond de vallées schisteuses où le noir des rochers le dispute à l’ombre des sous-bois touffus et au gris du ciel menaçant. Le matin même nous baignions dans la splendeur solaire qui désormais doit éclairer une autre planète.

Gunnison River, le nom me revient à l’instant, s’enfonce dans d’étroites gorges qui méritent un détour, c’est mon livre qui me le dit. Tout y est, la hauteur des falaises, la couleur des roches, la lumière hésitante, l’étroitesse du fond, et les promontoires où se pencher à faire peur. Va pour le détour, puisque touristes nous sommes. Sous les premières gouttes de pluie, rares et scintillantes, nous prenons le temps de remonter le canyon car le mot ne change pas si le visiteur n’est plus le même, et de point de vue en point de vue nous découvrons un joyau noir comme nous en réserve cette terre, symphonie d’obscurité, sfumato géant. Par instant, le soleil glisse un rayon entre deux cumulus et éclabousse les parois de mille éclairs minuscules.

Derniers feux, dernier canyon, dernier vertige. Les cumulus se regroupent d’un horizon à l’autre et le monde devient plat de pluie. Nous avons eu le temps de tout voir et nous sommes à l’abri. Reste à rouler prudemment deux bonnes heures pour arriver à Gunnison-Ville, où nous échouons comme prévu de nuit. L’imperméable et le pull sont de rigueur, je ne recommande pas le restaurant chinois de l’avenue principale, mais la chambre est chauffée et le motel est étanche.

Que demander de plus ?

Posté par andremriviere à 00:01 - - Commentaires [1]
Tags :


  1