39.0 - La ville.
Préambule.
Nous y voilà. Je peux gesticuler tant qu’on voudra, je peux prendre une mine de circonstance et affûter mes crayons, il n’y a pas d’échappatoire, je vais devoir vous raconter San Francisco. Tout le monde connaît San Francisco. Tout le monde y est passé, y reste, ou y passera, en vrai ou en film, ou il a un copain qui en revient vite ou tard, tout le monde connaît le Golden Gate Bridge, Alcatraz, Fisherman’s Wharf, Chinatown, Lombard Street. Tout le monde connaît tout de San Francisco. De quoi vais-je avoir l’air, ici, à prétendre découvrir la lune où tout le monde est arrivé avant moi, où chacun a planté son petit drapeau, territoire réservé, alors que moi rien, j’ai trop traîné sur le sentier des indiens ?
Le destin de San Francisco est d’appartenir à tout le monde. Mais chacun n’a d’elle que ce qu’il lui a donné. Et ce qu’il croit lui appartenir lui a coulé des mains à l’instant même où il pensait s’en saisir.
On ne peut pas ne pas en parler. On va préparer la longue liste de superlatifs indispensables, la litanie des béatitudes, la mélopée du bonheur ; on va ennuyer tout le monde ; on va ennuyer longtemps, interminablement, et quand on aura fini, personne n’en saura davantage sur la belle qui étale ses charmes ostensibles pour mieux garder ses secrets, personne, ni les gens, ni vous, ni toi ni moi.
Je vais, par conséquent, vous parler de San Francisco et de ses lieux communs.
39.1 – Le cable-car.
Article 1er : Le cable-car.
On ne peut pas échapper au cable-car. Les franciscains ont assez réclamé sa survie pour qu’il figure en première place, en article premier. Antique et solennel, entièrement mécanique pour ne pas dire manuel, inconfortable, lent, bruyant, dangereux. Le politiquement incorrect par excellence, l’antithèse de l’Amérique de la technique technologique de Silicon-Valley toute proche, un éclat de rire de roche Tarpéienne face à ce capital, un pied de nez monté sur roulettes.
Croyez-moi si vous voulez, je suis certain que sans lui l’aventure de Silicon-Valley eût été impensable. Ne me demandez pas de le prouver, j’en suis sûr un point c’est tout.
Le conducteur se tient au milieu. Il occupe à lui seul la moitié de la surface disponible. L’autre moitié permet aux passagers de s’entasser. Il est toujours plein à craquer, l’engin lunaire, et ne croyez pas que ce sont des touristes qui l’encombrent nous étions les seuls, ce sont les indigènes, les franciscains de toujours ou de peu. Quoi, il ne faut pas dire indigène ? Même s’ils sont blancs et cravatés ?
Le conducteur est au milieu. Il a une main gantée. Quoique je ne sois pas sûr qu’il faille le dire ainsi. La main gauche paraît normale, et la main droite, gantée, ressemble à la main d’un de ces personnages de Tex Avery une fois qu’elle a été écrasée par une enclume, ou un train, ou un transatlantique. Enorme à recouvrir une pizza américaine, surmontée de la mine réjouie d’oncle Tom le conducteur ou sévère si un passager déborde, elle saisit le levier de conduite et s’y agrippe jusqu’à obtenir un début de ralentissement dans la pente.
Je n’ai pas besoin de décrire les pentes de San Francisco, tout le monde a vu le film.
Dans un couinement effrayant, l’engin s’arrête au millimètre près au milieu du carrefour, exactement là où il lui fallait s’arrêter. Main géante magique dépourvue de tout logiciel, sinon un cerveau comme toi et moi. Toutes les voitures des environs s’arrêtent même celle de Steve McQueen, pour laisser descendre et monter les indigènes franciscains ; la main tire le levier et l’engin repart pour de nouvelles aventures.
Tous les jours de l’année, le miracle de l’arrêt et du départ se reproduit à chaque station, pour chaque véhicule, la main, le levier, la mine noire, les mors qui saisissent le câble vif ou qui accrochent le rail mort. Gare à qui, dans sa voiture, ne s’arrêterait pas au bord du carrefour où semble sommeiller le monstre.
39.2 - Chinatown.
Article 2 : Chinatown.
Article 2.a) Pour un lieu commun, c’est un lieu commun. Chinatown est un lieu commun de San Francisco. Vous me permettrez, j’espère, d’écrire San Francisco en toutes lettres et sans faiblir, aussi longtemps que j’écrirai. Sous prétexte d’avoir l’air, je pourrais écrire Frisco, ou SFO même. En me renseignant un peu, je pourrais affubler cette ville de son surnom du jour, de la semaine, du mois. Je serais à la page aujourd’hui, cette semaine, ce mois, et dépassé le jour d’après. Il se pourrait que Frisco soit déjà oublié depuis des lustres quand bien même j’ignore la durée d’un lustre, je sais que c’est long, des lustres.
Les surnoms dont on se souvient encore subiront la même érosion rapide pour disparaître, bien avant que la ville, elle, ait disparu. Mon rêve est que ce que j’écris sur elle soit encore dans quelques mémoires quand la ville ne sera plus, ni même son souvenir. Mais je ne peux rien faire pour un tel résultat, sinon écrire en aveugle.
Brailler.
Chinatown est cette ville dans la ville, lieu commun disais-je pour celui qui prétend connaître alors n’hésitons pas, dont je suis supposé décrire le souvenir qu’elle m’a laissé. Cessez de m’interrompre sans arrêt, je perds le fil, mon fil. Sans fil, impossible de se retrouver dans le dédale de Chinatown, dans le dédale tout en angles droits de mon souvenir de Chinatown.
Nous y étions entrés par la grand porte et nous l’avons parcourue en montant et en descendant. A Chinatown comme partout à San Francisco, on monte et on descend pour parcourir quoi que ce soit. Nous avons mangé chinois dans un restaurant chinois et d’ailleurs très bien ; vous me pardonnerez la facilité du mot chinois, qui doit bien cacher une multitude bariolée de la Mandchourie au Siam, du Mékong au Fleuve Jaune, du matin calme au toit du monde, sans parler des japonais.
Blanc de peau et européen, ce n’est pas en trois jours que je vais réussir à détailler Chinatown en tranches ethniques, à supposer que ce soit possible, souhaitable ou utile. Des tranches de cette sorte ont vite une odeur suspecte et je ne m’y risquerais pas même si j’avais le temps et les moyens. Alors balayons le tout par un chinois générique, Confucius et Bouddha s’y retrouveront, chacun reconnaîtra les siens.
39.2 – Chinatown (suite).
39.2
– Article 2b : Chinatown (suite).
Article 2.b) Je me souviens du monde sur les trottoirs et la chaussée, bien plus serrés que dans tout autre secteur de la ville, autant qu’à Paris Madrid Rome mais bien moins qu’à Tchoung-Qing ou Taipei ; j’ai vu des films sur Tchoung-Qing et sur Taipei.
Je me souviens des immeubles colorés certes plus hauts que dans le reste de la ville résidentielle avec leurs inévitables escaliers de secours mais moins que dans le Financial district. Toutes les villes américaines ont un quartier de gigantisme, et le reste est si bas. Un peu de verticales folles pour tant d’horizontales éperdues.
Colorés, pour être colorés, ils l’étaient. Juxtapositions des teintes à réjouir un expressionniste allemand ou un tagueur de quartier. Vais-je continuer avec des je me souviens ? On va m’accuser de plagiat, non ? Vous par exemple, qui me regardez d’un air myope, je devine à qui vous pensez. En cela nous sommes d’accord, nous pensons la même chose. Et je continuerai si je veux, le talent en moins.
Il y a profusion d’enseignes qui s’enlacent, écrites en chinois je ne peux distinguer s’il s’agit d’une enseigne unique de deux cents mètres de long, ou deux cents enseignes concurrentes.
Nous sommes restés plusieurs heures à Chinatown. Elle est assez vaste pour y errer des heures et des jours sans jamais repasser par le même point. Je me souviens de toutes ces choses que j’ai déjà dites, et de bien d’autres, ces petits parcs inattendus ces échappées vers les tours verticales et la grande pyramide, les oiseaux encagés et les oiseaux libres, la librairie française juste au coin de la rue tenue par une porte de prison digne d’un bistrot parisien, les boutiques au bonheur de ‘Aliénor, la profusion.
Une seule chose émerge de ce mélange de souvenirs incertains : derrière ses oripeaux exotiques, ses couleurs criardes, ses piétons agglutinés, ses boutiques clignotantes de colifichets, sa peau colorée, cette ville est une ville d’Amérique et de nulle part ailleurs.
Fin de l'article 2.
40.1 – LA BAIE. - 40.1 - Panorama.
Article 3.
Le saviez-vous ? San Francisco n’existe que par sa baie. La baie de San Francisco à ce qu’on dit, comme on dit la baie des Saintes, la baie d’Along, la baie de Rio. C’est curieux, je n’ai pas envie d’appeler cette baie baie ; je vais me mettre à dos tous les géographes et tours opérateurs. Et les historiens, les écrivains, les puristes, les prisonniers d’Alcatraz, qui depuis toujours parlent de la baie de San Francisco.
La moindre des choses pour une baie digne de ce nom serait d’être vue depuis la mer. La moindre des choses serait qu’elle s’ouvre au vent du large et que la rumeur Pacifique y gronde. Voilà comment je comprends le mot baie ; ne vous fatiguez pas à m’expliquer ce que je sais déjà, que la baie de San Francisco est une baie conformément à toutes les définitions savantes ou ordinaires du mot baie, je resterai assis sur mes talons à regarder la mer.
Moi, j’ai sous les yeux une mer. Une petite mer j’en conviens ; ce n’est pas l’océan qui tangue juste derrière. Quand on s’est frayé un chemin jusqu’à l’océan Pacifique, on ne va pas se dresser sur ses ergots et se proclamer Grande Mer. Petite mer, en dépit des géographes. Je suis certain qu’il y a des gouttes d’eau dans cette mer qui n’ont jamais mis les pieds dans l’océan, les pieds oui monsieur. Comme il y a des mondes parallèles, dit-on, il y a des mers parallèles, et passer de l’une à l’autre signifie trouver la porte secrète qui fut si longue à se montrer, et franchir l’initiation.
Ainsi est la Porte d’Or.
Ô combien de marins combien de capitaines ont croisé au large de la Porte sans la voir, sans l’avoir, sans savoir. Du haut de Coit Tower, je me sentais revivre. Après tous ces kilomètres prisonniers entre la falaise et l’eau, à ressentir l’enfermement de la fin du monde, de la fin d’un monde, de la fin de ce monde-ci, la vie recommençait avec son bruit de ferraille, trains sonores sur ponts métalliques, sa fumée industrielle, ses sirènes, et loin derrière on la devine pourtant, la plaine fertile.
40.2 – Traversée.
Article 4.
La tentation est trop grande, nous devons traverser. Nous devons choisir parmi toutes les traversées proposées à Fisherman’s Wharf. Nous choisissons celle qui mène à Sausalito. Pourquoi ce petit port plutôt que les îles célèbres, Alcatraz par exemple ? Alcatraz et ses souvenirs noirs ne nous tentait pas, quelle idée d’aller voir Alcatraz ? Guantanamo ou Abou Graïb seront-ils des lieux touristiques un jour ?
Il ne faut jurer de rien, on visite bien les oubliettes de nos vieux châteaux médiévaux, et les prisons des palais italiens, Médicis, Este, Farnèse, Sforza. Il y a au moins le palais, la prison est un bonus ce que le prisonnier d’alors aurait eu du mal à comprendre. Devant la splendeur du palais, il n’est pas malséant de voir sur quelle boue poussent de telles merveilles.
Il n’y a pas de merveille à Alcatraz, et nous sommes allés à Sausalito. Il faut faire attention quand j’écris qu’il s’agit d’un petit port. Nous avons parcouru le quai à pieds, il nous a bien fallu une heure pour aller au bout. Autant au retour, étonnant, non ? Le plus curieux est de se promener sur les pontons et de contempler les objets flottants qui s’y accrochent dont je ne peux dire qu’ils sortiraient sans dommage de l’abri de la jetée. Objets flottants non identifiés, plus proches de la pâtisserie géante que du coursier des mers, et bien plus habitations que véhicules.
En vérité, nous n’avons pas visité Sausalito. On ne visite jamais rien à pieds en Amérique, on ne visite pas Sausalito à pieds. Nous avons bien visité San Francisco à pieds, il y a toujours une objection qui traîne. Justement, il s’agit de San Francisco. Sausalito est une charmante villégiature étagée sur la pente de la dernière langue de terre avant la fin du monde, étalée de tout son long, rien à y voir sinon la beauté de ce monde finissant. Des villas de riches, des résidences, des parcs et des jardins armés jusqu’aux dents, sur des kilomètres de versant de montagne et de rives rocheuses.
Il fallait surtout voir le port de Sausalito et ses maisons flottantes, et même un Taj-Mahal de carton pâte, fluctuat nec mergitur.
40.3 – Un souvenir.
Article 5.
Le disque
est le dernier de ma collection. Le dernier par ordre alphabétique s’entend. Je
classe mes disques par ordre alphabétique. C’est le
nom du chef de la séance, le leader dit-on parfois, qui me sert de fil rouge. Mingus Charles vient avant Monk Thelonious, Mozart
Wolfgang Amadeus suivra derrière. Il en résulte des
tempêtes mentales pour savoir si Beethoven Ludwig Von l’emportera sur Karajan
Herbert Von, et Bach Johan Sebastian sur Gould Glenn ?
A chacun ses questions existentielles.
Comme
pour moi le chef est celui qui invente la musique et non celui qui la profère,
priorité à l’inventeur, ce sera B contre K et B contre
G. Pourtant parfois je me demande si j’écoute Bach joué par Gould, ou Gould jouer Bach. On identifie à l’écoute sans hésiter l’un
et l’autre, il faut bien pour classer choisir entre la partita de
l’ancien qui ne savait même pas ce qu’était un piano et le toucher du pianiste
en action, entre le souffle de l’homme encore en vie
et la pensée du fabricant enterré depuis belle lurette. Alors, pourquoi B plutôt
que G ? Aristote a encore frappé.
J’ai
choisi B, et vous, vous ferez ce que vous voudrez. Sans le fabricant, point de
travail, point d’ouvrage, nul besoin de souffle ni de
doigté. On ne retrouvera jamais le fabricant, on pourra toujours trouver un
homme en vie pour souffler et jouer, pour doigter
certes autrement mais pourquoi voudriez-vous que ce soit moins bien ? Sans Johann Sebastian le fabricant de rêves, aucune musique
d’Occident n’aurait existé comme elle a existé, et Glenn
Gould ne m’en voudra pas du haut de son génie : il sait, lui aussi, qu’il
devait passer son Bach d’abord.
Le disque
est le dernier de la collection, un bon vieux vinyle à la pochette recollée
vingt fois et que j’avais oublié depuis quelques années.
C’est la rançon des collections trop lourdes, il y a des gens qu’on y oublie. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je suis allé chercher
le dernier disque là-bas, dans le coin, tout au fond de l’alignement
bien rangé mais un peu difficile à attraper, coincé derrière la charnière de la
porte de l’armoire à disques, le supplice de la lettre
Z. J’ai dû l’écouter quelques centaines de fois, mais il ne craque ni ne claque.
Je
connais par cœur les détails du concert enregistré en direct dans la boîte de
jazz, en live comme ils disent parfois, en direct live
plus personne n’a peur du grand méchant pléonasme. Un trio de piano joue de
jolis jeux ; le pianiste est encore inconnu aujourd’hui,
depuis trente ans que j’écoute son disque. A mon tour il me devenait
inconnu aussi, depuis trois ans qu’il était relégué dans sa charnière. Affalé dans
le canapé, j’écoute, j’anticipe chaque note tant je m’y
retrouve, tant ma mémoire s’y retrouve, main droite main gauche, et le clap du batteur, et la contrebasse qui erre dans les interstices.
Mon regard traîne sur la pochette répandue sur le sol, distrait.
40.4 – ALITO.
Article 6 alinea 1.
Le bardage en bois de l’image et la bouée accrochée évoquent un pont de bateau ou une avancée piétonne dans la mer, un ponton aux sirènes peut-être, un appontement à coup sûr. Tu as vite fait de deviner le reste, le plancher humide qui grince, l’eau en dessous qui clapote, les chaises longues à contourner, les hublots tournés vers l’intérieur. C’est curieux comme, vu du dehors, un hublot donnant sur la mer devient tourné vers l’intérieur. L’ambiance est portuaire.
Je vois tout ce que tu ne vois pas sur la pochette, je n’y vois pas ce qui te crève les yeux.
Le disque est fini. Tu sais à quoi tient le plaisir du vinyle ; il faut se lever du canapé, traverser la pièce alanguie par l’écoute, ouvrir le couvercle de la platine, poser l’aiguille sur son support, soulever le disque, le retourner, poser l’autre face, soulever l’aiguille de son support, la poser délicatement sur la marge brillante du bord, attendre d’entendre le cri de l’aiguille qui tombe dans le sillon, refermer le couvercle de la platine, traverser la pièce jusqu’au canapé et enfin s’asseoir, s’affaler. La musique a déjà recommencé.
Non, ma platine n’est pas automatique, c’est pourquoi depuis vingt-cinq ans elle marche encore. En réalité, cette fois là, j’avais laissé le disque en place pour écouter une nouvelle fois la face 1. L’aboyeur de service est enregistré, qui lance le concert. « Once again, the Trident takes extreme pride presenting a young jazz group, the Denny Zeitlin Trio ! ». Sous les saccades de la batterie et les applaudissements polis, le jeune pianiste reprend pour la 2001ème fois la fameuse chanson de Sonny Rollins, Saint-Thomas.
Je ne te garantis pas que le texte de l’annonce soit exactement ce texte-là. Depuis 2000 fois que je tends l’oreille, « extreme pride » reste incertain. Mais, bon, je n’ai que lui à te mettre sous la dent.
Bon sang mais c’est bien sûr. L’image de la pochette est enfin arrivée sur le neurone unique que je nomme mon cerveau. N’importe qui aurait vu sans effort sur le morceau de bouée découpé par le bord de la pochette, le morceau de mot inscrit sur la bouée. Tu ne vois que lui, il te crève les yeux, et comme l’extreme pride sonore jamais vraiment décrypté en 2000 écoutes, les lettres A.L.I.T.O. inscrites sur la bouée me sont restées 2000 fois invisibles. Et je les vois maintenant : A.L.I.T.O., Sausalito.
à suivre.
40.5 – SAUSALITO.
Article 6 alinea 2.
Le Trident est à Sausalito, il est installé sur ce port où je fus et que je te raconte aujourd’hui. Il doit être une de ces bâtisses flottantes, semblables à tout sauf à des bateaux, et par le hublot sort la musique. Elle en sortait sûrement, la musique de ce hublot, et je suis passé devant sourd et aveugle, dix mille kilomètres pour ne pas voir ce que j’aurais dû chercher dès le début. Le Trident.
Je découvre cette réalité trois ans après mon retour, et seulement parce que j’avais mis sans réfléchir sur l’ancienne platine le dernier disque alphabétique de ma collection. Sur le boulevard qui longe le port, je suis passé à trois mètres de la bouée sans la voir ; c’est bien fait, déjà que je ne la voyais pas à 30 centimètres sur la pochette. Les dernières notes de musique en sont restées sans voix. J’ai marché sans savoir sur le terre-plein central où Chet Baker fut agressé en sortant du club et perdit les trois dents qui allaient changer sa musique.
Mais aurais-je changé ma vision du boulevard et de la bouée, si j’avais su tout cela, moi qui n’aime pas trop Chet sauf quand Gerber le raconte ? Si j’avais su que les autres, tous ceux qui se dandinent dans mes casiers de galettes noires, marchèrent aussi sur ce terre-plein ou en face pour vomir dans l’eau sale qui clapote leurs angoisses, leurs excès, leur joie aussi. Le grand Charles ; le beau Stan ; le dandy Miles ; le brillant Dizzy ; l’oiseau ; le Président et l’Aigle ; des milliers, ils sont des milliers à me cacophoner le tympan et je ne m’en lasserai jamais. Si je ne les entends plus, je suis mort. L’aurais-je vu autrement qu’en touriste distrait, ce boulevard ordinaire ?
Au moins, j’y ai mangé des huîtres du cru, vraies de vraies, et je te livre un secret : elles sont moins bonnes qu’à Saint-Vaast.
Vous tous, jazzeux qui avez joué là, qui m’avez enchanté les
oreilles depuis si longtemps que je ne fais pas mon âge, que vous soyez Getz ou
Mingus, Baker ou Davis, Gillespie ou Bird, Lester ou Coleman, Denny Zeitlin
enfin, et je ne te parlerai pas du moine qui rôde, j’espère que vous
continuerez de m’enchanter après cet aveu d’ignorance.
Nous sommes revenus de Sausalito au coucher du soleil, et ne compte pas sur moi pour te raconter le Golden Gate Bridge vu de la baie en contre jour du soleil couchant. Ce serait trop facile, non ?
41 - LES RUES - 41.1 - Dire et laisser marcher.
Article 7.
Je ne sais plus depuis combien de siècles nous marchons à travers San Francisco. Il paraît que pour marquer son affection à la ville et lui prouver son allégeance, il faut l’affubler d’un petit nom. On ne dit plus petit nom, on dit surnom, ou mieux pseudo. Un mot branché kôa. Je ne te ferai pas ce plaisir, même que je te l’ai déjà dit.
Je te l’ai déjà dit, mais je te le répète, je te sais bien trop distrait. Prendre des airs exsangues pour bâiller Frisco ou SFO, ou quelque autre terme plus neuf qui m’échappe, ressemble davantage à une pose destiné à montrer au commun des mortels la supériorité qui habite le bâilleur, lui qui a vu la ville et en est familier au point de la traiter. Je ne connais aucun surnom branché pour cette ville et je ne lui appartiens pas. Je la nommerai donc en toutes lettres, et tant pis pour l’encre si son nom est long. Il est long en bouche, et tourne sur la langue, et il a de la sève. San Francisco.
D’y être resté trois jours ne me donne aucune supériorité sur ceux qui n’y sont jamais allé, et me rendrait ridicule à ceux qui y vivent où qui y passent leur temps comme moi je le passe à Tergnier, Royan, Châteaurenard-en-Provence ou Argenton-sur-Creuse.
San Francisco, en toutes lettres et comme on le prononce à Palma de Majorque. ¿ Intiendes ? Ce court passage en ville ne l’a pas empêchée de me voler un petit morceau d’âme, comme je lui volai un petit morceau de terre dans le parc. Donnant donnant, voleur voleuse, volens nolens. Dès que tu uses un peu de tes semelles et de tes yeux dans une ville comme San Francisco, elle te vole le poids équivalent d’âme. Ne serait-ce qu’en trois jours. C’est ainsi qu’on peut arriver à calculer le poids de l’âme de quelqu’un, mais il devra d’abord beaucoup marcher et beaucoup regarder.
Il doit y en avoir, des morceaux d’âmes en peine qui gémissent la nuit venue dans le brouillard du Pacifique, dans les pentes et les dos d’ânes de Nob Hill, derrière les grilles du Golden Gate Park, et dans Colombus.

