30. La coiffeuse de l’Idaho #1.
30.1 Le
rendez-vous de neuf heures.
J’avais juré que nous partirions très tôt. C’était du sérieux : parcourir 500 miles dans la journée dans notre premier vrai désert du voyage, et un final à travers la montagne, les premiers contreforts de la Coast Range, la deuxième ligne de fortifications avant l’océan. Là-bas, juste derrière les premiers cols, nous attendaient nos cousins d’Amérique, il ne faudrait pas débarquer en pleine nuit comme, fatigués d’attendre, ils se sont juste couchés. Tout le monde a des cousins d’Amérique à aller voir un jour ou l’autre et justement ils étaient là-bas à nous attendre. Entre Boise et Ashland rien sinon 500 miles de désert et de montagne, et je ne me voyais pas faire chauffer mon café sur un feu de bois parmi les cris des coyotes.
Je ne leur en voulais pas, aux cousins, de nous attendre. N’étaient-ce point eux qui avaient servi d’appât pour nous décider à ce grand voyage, pour nous donner un prétexte à prétendre traverser toutes les plaines et les montagnes depuis Chicago. Il nous fallait être fidèles au rendez-vous, sans compter Shakespeare lui-même qui nous attendait aussi. Vous le feriez attendre, vous, Shakespeare, s’il vous attendait ? Voilà encore une autre histoire qu’il faudra raconter.
Aujourd’hui, la véritable affaire est une affaire de coiffeur. Voilà bientôt trois semaines que nous sommes partis, inutile de compter sur vos doigts je dis trois semaines alors qu’il n’y en a que deux, mais le coup des racines ne peut fonctionner qu’avec trois semaines. Je ne peux pas arriver chez tes cousins avec toutes ces racines m’avait dit ‘Aliénor en s’arrachant les cheveux trois semaines plus tôt dans le canapé du salon. Il faudra que j’aille chez le coiffeur avant qu’on prenne la route le matin du jour où nous arriverons chez tes cousins. Dans ce genre de discussion, ce sont toujours les cousins de l’autre et en effet ils étaient miens avant d’être siens grâce à monsieur le maire.
Je craignais le pire et le pire était là devant moi avec trois semaines d’avance : il fallait organiser une séance chez le coiffeur, parce que je me tue à vous le répéter il faut dire chez le coiffeur, avec coupe shampoing couleur brushing et le reste, vous remettrez dans l’ordre si vous y tenez, trois semaines à l’avance et à environ neuf mille kilomètres du canapé. Vendredi matin sans faute, à 7h30 au plus tard. Seven thirty aihème.
Premièrement, j’ai considéré que nous ferions une moyenne horaire de 55 miles. En plein désert au bout du monde, nous pourrions bien pratiquer quelques subtils écarts de conduite. La facilité des routes droites et vides permettait d’espérer cette moyenne avec une limitation à soixante, plus cinq pour cent. L’heure du rendez-vous était ainsi portée à huit heures trente, neuf heures en supprimant un arrêt biologique.
Le deuxièmement est plus difficile. Trouver, depuis mon pavillon
de Carrefour-sur-Gambette, un coiffeur pour dames ouvert à neuf heures du mat
sur la sortie ouest de Boise, disponible et rapide. Et prendre un rendez-vous
ferme. Nine aihème.
à suivre.
30. La coiffeuse de l'Idaho #2.
30.2 Rose Murphy.
Nous étions l’avant-veille du grand départ et la question devait être réglée avant que la porte du pavillon soit fermée pour longtemps. On devrait m’inscrire au Guinness des records. Prendre rendez-vous chez un coiffeur à 10 000 km d’ici je ne suis plus à 1 000 km près, une heure avant l’heure réglementaire de l’ouverture, pour coiffer quelqu’un qui n’est même pas du quartier en deux fois moins de temps que requiert la pratique des potins indispensables à un travail bien fait est une performance que j’ai oublié de faire constater par huissier. Sinon j’y serais, dans les records.
Nous étions en avance malgré la courte nuit de Boise, et à 8 heures tapantes dans le ville encore déserte nous nous présentions, voiture chargée et énergie intacte, devant le fameux salon. Un charmant sourire obèse nous y attendait déjà, lui aussi en avance, trop peur de rater le coche de cet étrange rendez-vous sans doute. Sourire obèse et petite voix Rose Murphy. ‘Aliénor laissée entre les mains de la belle Rose, il me fallait tuer le temps, surtout ne pas s’énerver. J’ai effectué quelques emplettes dans un de ces magasins à tout vendre que l’on trouve un peu partout dans le monde. Nous pourrons ainsi supprimer un second arrêt biologique, le plein après le vide. Eau, vitamines, biscuits énergétiques, un vrai gueuleton de cosmonaute.
Au passage, j’en profite pour une petite coupure publicitaire. J’ai acheté une glacière de voiture, quinze dollars, comme seuls les américains doivent être capables d’en imaginer. Elle se glisse partout, et même remplie jusqu’au toit comme une voiture immatriculée en Belgique à l’embarcadère de Malaga, elle trouve encore un endroit où se caser. Et on peut mettre à l’intérieur de quoi boire frais assez pour survivre dans la vallée de la mort pendant trois jours. Plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous pensions la jeter avant de prendre l’avion du retour, nous n’avons pu nous y résoudre et elle encore là, à Carrefour-sur-Gambette, et nous accompagne à chaque escapade.
Puis j’ai un peu dormi dans la voiture. Autant retrouver un peu du sommeil perdu la veille, autant d’arrêts en moins à prévoir. Puis j’ai observé le nonchalant réveil de la ville, les gens qui s’interpellent, les voitures qui zigzaguent pour éviter trois essaims de guêpes qui viennent de surgir à la recherche d’un point de chute. Je ne bouge pas de mon siège, je tente de me souvenir comment peuvent être construits les tuyaux d’aération de la voiture et je ferme toutes les écoutilles possibles, sans trop savoir si c’est utile ou non, et je surveille la porte de la coiffeuse, il ne faudrait pas que ‘Aliénor arrive sans rien remarquer sinon trop tard. L’un d’entre eux se met à vrombir devant mon pare-brise et le bruit est impressionnant. J’ai perdu mon sens de l’humour, mon arrogance coutumière, et la superbe élégance qui m’a rendu célèbre. Vous ne le saviez pas ? Moi non plus, mais si tel était le cas, je peux vous dire que je les aurais perdus.
Pourvu qu’il y ait bien des filtres dans les tuyaux.
Finalement, un catxcat rouge ne leur a pas semblé si commode pour essaimer, et le monstre tremblant et vert à l’intérieur ne leur a pas paru bien comestible. Elles sont allées se faire polliniser ailleurs, et moi j’ai retrouvé ma respiration. J’ai marqué sur mon carnet de bal aujourd’hui passé indemne au travers d’un essaim furieux.
‘Aliénor est sortie toute fraîche avec un quart d’heure d’avance, bon on pourra prendre un café de plus en route, juste pour laisser entrer la première cliente de la journée, toute étonnée de ne pas être la première et toute émoustillée à l’idée de l’histoire quelle allait devoir écouter. Des racines il n’y en avait plus. En prime, elles étaient agrémentées d’une choucroute façon été 1958 du plus bel effet, du moins était-ce le millésime sur lequel ‘Aliénor était tombée et, selon ses explications, le seul que la belle Rose connaissait.
Je l’ai consolée, une bonne douche et il n’y paraîtrait plus rien, tout serait comme avant sans les racines, mais rien à faire. Elle restait songeuse et contrariée. Ce n’était pas faute d’avoir tenté de lui expliquer, à Rose, patiemment et en langue locale ce qu’il fallait lui faire et ne pas lui faire, mais en vain. Le sourire de Rose était implacable.
‘Aliénor sentait bien qu’elle avait perdu une bataille, celle du vrai chic parisien.
31. Les actrices #1.
31.1 – No return.
Il ne faudrait pas s’imaginer qu’une route droite sur une plaine uniforme ressemble à une route droite sur une plaine uniforme. Celle où nous roulons maintenant est nouvelle, en cela que nous y roulons pour la première fois, et que nous savons pertinemment que c’est aussi la dernière fois que nous y roulons. Pourquoi devrions repasser par ici un autre jour de notre vie, je vous le demande.
En quittant Boise, nous avions suivi la nationale qui longeait la rivière Malheur. Tout arrive, même à une rivière de s’appeler Malheur. Je ne sais même pas si c’est un affluent de la rivière sans retour que nous avions croisée lors de notre chemin des écoliers d’avant Boise, du côté des dents de scie. Alors pourquoi pas une rivière Malheur.
Vous avez tord de m’en vouloir de ne pas vous avoir raconté le retour de la rivière sans retour, puisque nous en sommes revenus. Nous avions escaladé les cols en remontant vers le Nord pour redescendre dans le dernier recoin du bassin de la Columbia River où jaillit et serpente la Salmon River, la rivière sans retour elle-même en chair et en os ce qui n'est pas rien pour une rivière d'eau joyeuse bondissant dans ses galets de torrent frais émoulu, le gave de Pau n'est pas plus modeste. Les dangereux rapides qui nous ont effrayés au cinoche sont beaucoup plus loin en aval et nous n’irons pas les voir, pour le moment l’eau s’amuse dans la haute vallée glaciaire. Arrivé à Cap Horn, la route repartait au Sud pour repasser des cols et, après quelques villes fantôme, nous ramenait au bercail, Boise et la rivière du serpent.
Vous aviez bien lu, c’est à Cap Horn, qu’on repart vers le sud. Ainsi va le continent.
Il nous a suffit, en trempant notre main dans cette eau, de savoir que plus bas était le souvenir de la belle actrice pour être ému rien qu’en s’y reflétant. Le reflet va descendre le courant et rejoindre des histoires qui ne nous appartiennent pas. Parfois je me demande ce qu’aurait été mon voyage si je n’avais pas aimé le cinéma.
Pendant des heures nous avons remonté les autres cols et
descendus des lacets interminables, à croire que nous n’en reviendrions jamais de cette rivière,
un peu d’inquiétude ne nuit pas à la beauté du paysage et à l’exotisme des
villes désertées, mais enfin la route a longé le lac qui annonçait la ville,
Boise, ses rues, ses péruviens, sa coiffeuse.
31. Les actrices #2.
31.2 – L’ennui.
La route droite nous montre inlassablement l’horizon. A la réflexion, il m’arrive parfois de réfléchir dans l’hébétude des routes droites et des vitesses limitées, je me dis n’avoir encore jamais vu de route aussi droite et aussi plate aussi longtemps depuis le départ de Chicago, et il y en eut pourtant des rectitudes et des platitudes. Cette platitude-ci est parsemée de petits buissons qui rouleraient s’il y avait du vent et de lacs secs scintillants de sel. Loin là-bas, une forêt d’antennes constitue l’attraction principale du trajet pas même indiquée sur la carte, secret défense oblige. Nous sommes en Oregon, dans le Great Sand Desert, et sans l’avoir compris nous traversons le premier espace-temps de notre voyage, la première immobilité roulante.
Deux heures plus tard, les antennes n’étaient pas plus proches, ni plus loin. Espace-temps aussi.
Il n’y a aucune de ces granges qui passent indolentes et avachies, de ces nuages qui gonflent, de ces horizons qui ondulent au rythme lent de notre respiration ; nous découvrons l’Amérique immobile.
Je le savais que la route serait longue aujourd’hui, je le savais.
Il n’y avait rien à perte de vue, et pourtant là, à cent mètres, voici un bar. Comme s’il avait surgi du sous-sol à notre approche. Aucun repli de terrain pour le cacher, aucun arbre, aucun stratagème. Bien au contraire, une enseigne peinte de longtemps et délavée de lumière s’efforçait d’empêcher le passant de l’ignorer. Nous n’étions ni assoiffés ni affamés ni fatigués, et la pendule nous sermonnait son impatience. Il ne faisait pas si chaud dans ce désert, juste un début de montée en température en retour vers le futur, vous avez compris, nous pouvions passer notre chemin.
Nous nous sommes donc arrêtés. Nous étions à mi-chemin et prétendre attendre le bar suivant relevait de la forfanterie la plus présomptueuse qui soit. Il ne payait pas de mine, ce bar, et logé dans une banlieue louche sous un crachin picard il nous aurait chassé rien qu’en se montrant. Mais vous avez dû remarquer que nous n’étions pas en Picardie, y a t’il seulement des banlieues en Picardie ?
Il avait, en guise de totem d’accueil, deux pompes rouillées
comme on n’en trouve même plus chez nous au Marché aux puces, le double cylindre
en verre qu’on rempli au levier à main et qu’on vide alternativement dans le
réservoir, un gallon par vidange. Le dernier gallon est à moitié déversé sur le
sol, naturellement. Deux énergumènes bavardaient sur le pas de la porte,
noirauds, costauds, crados, l’un aux cheveux longs et grosse moto tout droit
sorti d’un lieu commun, l’autre le visage dévoré de brûlures anciennes. Je vous
le dis et c’est vrai. Les gueules de cinéma peuplent l’Ouest le vrai comme s’il
en pleuvait, pas besoin d’un casting savant.
La preuve, il ne pleut jamais par ici.
Il avait bien calculé sa position, le malin tenancier. Pile poil au milieu du trajet et à deux cent miles du plus proche concurrent, il ramassait cent pour cent du trafic nul de la route. Aujourd’hui, c’était nous, les cent pour cent. Le gars à la moto était visiblement un voisin. Ici, le mot voisin prend un sens très spatial.
Noiraud, costaud, crado, et malin.
à suivre.
31. Les actrices #3.
31.3 – Carreaux Vichy.
La grosse moto était une Harley-Davidson vraie de vraie, on m’a dit récemment qu’on les fabrique à Milwaukee, Wisconsin, et le voisin était probablement le premier client de la journée. Nous n’avions croisé personne depuis le matin, depuis que nous avions bifurqué vers le sud en laissant le Malheur derrière nous. Il aurait dû être le seul et nous voici avec notre catxcat rouge. Il y a longtemps qu’il n’avait pas eu autant de monde d’un coup, Visage Mangé. C’était lui le patron. Cheveux longs était le motard.
Il fallait qu’il parte pour laisser la place. On reprendrait bien la conversation dans trois mois, juste le temps d’un aller retour. ‘Aliénor, toute aimable, lui dit comme il enfourchait : « ah, vous êtes comme Brigitte Bardot ». Enfin, elle le dit en américain, en ce qu’elle estimait être de l’américain, avec cette pointe d’accent de Cambridge derrière l’accent français plus que nature qui fait son charme dans nos soirées anglophones.
Le
gars ne comprend rien et fait répéter trois fois. Nous devinons qu’il
demande de répéter parce qu’il parle la bouillie – pour – les – chats
si typique de la région. La troisième fois, elle se contente de montrer
la moto en disant et mimant Brigitte Bardot. Il garde son impassibilité
hébétée, il fait
un petit salut de la main, et dans un grand bruit d’échappement il part
vers le nord se rapprocher de Malheur pour de nouvelles aventures.
Nous avons vérifié que Visage Mangé savait qui était Brigitte Bardot. Il le savait. Mais nous ne saurons jamais si Cheveux Longs le savait ou non, ni ce que ces français que nous sommes avions tenté d’insinuer sur lui et sur sa moto et sur ses préférences et sur ses opinions politiques, ou toute autre approximation désobligeante. Voyager aux Etats-Unis est un apprentissage des joies bergmaniennes de l’incommunicabilité des êtres. Voyager ailleurs aussi d’ailleurs.
Le sandwich était copieux, la bière était fraîche, le café brûlant, et Visage Mangé un ancien du Vietnam ; le mur tapissé de photos en témoignait. Il n’a pas trop voulu en parler et son américain devenait nettement plus bouillie pour chat chaque fois que nous tentions de l’amener sur ce terrain. Les photos suffisaient à sa peine.
Il nous a conseillé un raccourci pour rejoindre la vie des hommes. Nous l’avons laissé à sa solitude et à ses souvenirs effrayants, et nous sommes partis à notre tour sur une conversation inachevée, en prenant le raccourci du vétéran. Ni le raccourci ni le vétéran n’étaient sur ma carte, ils nous ont fait gagner deux heures.
Les dollars qu’il a récupérés de ses sandwiches, de sa bière et de son café, n’y sont pour rien ; quelque chose me dit qu’il a été content de nous avoir vu de son regard épargné.
à suivre.
32. Vol de nuit.
Comment peut-on habiter Ashland ? Terre et Cendre. Comment peut-on abandonner Paris, France, à vingt ans, pour acheter sans un dollar en poche un garage à Terre et Cendre ? Au bout du bout du monde. Epouser une belle américaine du fond de l’Oklahoma et vivre ensemble trente années, quarante années, et plus si affinités, à Terre et Cendre ? Mes cousins m’étonneront toujours.
Ils ont tous eu des vies d’acrobates, ma ribambelle de cousins, et moi le popote de service je les regarde éberlué et jaloux. Ils sont à Bratislava, à Crema ou à Palerme, ils perchent sur le K2 ou en Antarctique. Au fond, le plus exotique de la bande des trente c’est moi, au bord de mon avenue de banlieue.
Ce soir, j’ai rendez-vous avec mes cousins de Terre et Cendre, au bout des six cents kilomètres du jour. Comme pour me faire oublier la route écrasée de lumière, la nuit survient au bas de la forêt qu’il restait à traverser et du col qu’il restait à franchir. Il faut finir l’étape à tâtons, sans rien voir de ces merveilles montagneuses qu’on nous avait décrites et qui consolent le voyageur assoiffé juste échappé du désert. Des arbres, une tranchée d’arbres dans le halo des phares qui serpente et monte dans l’heure tardive. Vous en voulez en voici des lieux communs de route de nuit, le staccato de la ligne médiane, les éclats brusques des panneaux réfléchissants, le ronronnement studieux du moteur, le silence de l’habitacle, ‘Aliénor qui dort et moi qui le voudrais, et la faim.
Quoi ? A neuf heures du soir, après le sandwiche de Visage Mangé de midi, nous avions bien le droit d’avoir faim, non ? Certes, ce n’est pas la faim des errances héroïques, des records historiques, des migrances pathétiques, mais c’est une petite faim de conducteur probablement un peu trop ambitieux sur la distance. Et parfois imprévoyant. Les yeux plus grands que le ventre, et voilà le ventre qui grandit. La belle glacière toute neuve du matin était vide. Voilà c’est tout, amateurs de grandes aventures en technicolor, passez votre chemin, mon petit creux n’est pas digne de vous.
La vraie fautive est la route. On n’a pas idée de transformer un petit trait de carte en cent bornes de banalité forestière et nocturne. Et moi qui me traîne de crainte d’un grand animal, ils viennent toujours s’éblouir dans votre capot et ce sera votre faute, alors piano, piano, affamo, même pas possible de gagner du temps sur le sommeil et l’appétit. La soupe des cousins peut refroidir nous n’arriverons pas avant minuit. Nous aurions dû nous arrêter à Klamath Falls, ils ne nous attendaient plus et d’ailleurs ils n’avaient pas préparé de soupe. Ils savaient que nous ne réussirions pas le trajet depuis Boise d’une traite, ignorant pourtant la circonstance aggravante de la coiffeuse. Ils connaissent mieux qu’un parisien faraud les pièges de l’immensité du lieu, ils le savaient que nous n’arriverions que le lendemain, pour déjeuner.
Ils en ont été pour leurs frais, leurs prédictions de malheur et
leur soupière vide, à minuit tapante nous les avons réveillés en fanfare. Un
parisien peut bien traverser le ciel immense.
à suivre (dans deux semaines)
33. Terre et Cendre.
Terre et Cendre, trois jours d’arrêt. Trois jours sans conduire. Pendant trois jours, je ne conduis plus et je vais au théâtre. Silence, on souffle, on reprends son souffle : nous n’avions pas seulement rendez-vous avec le fils du frère de ma mère, ici, nous avions aussi rendez-vous avec Shakespeare. Il nous attend, en personne, dans son Globe Theater comme il n’y en a qu’en Amérique qu’on peut le trouver.
Comme il vous plaira.
Nous les avions réveillés, les cousins. Sous l’éclairage parcimonieux et municipal, nous hésitions devant la maison, il ne faudrait pas réveiller un américain bien tranquille. Comment discerner une maison américaine avec sa pelouse d’une autre maison américaine avec sa pelouse, comment être sûr qu’on est bien au numéro 750 de cette avenue, encore heureux qu’elle ait eu un nom, ici aussi ? Nous savions qu’il y avait un 750 North et un 750 South, séparés probablement de quinze kilomètres, ou quelque autre cardinal désorienté. Etions nous du bon côté de la rose des vents, cette nuit sans étoile ?
Nous avons tourné sept fois autour du pâté de maison et notre
langue dans la bouche, avant de tambouriner à la porte du 750N qui pendait dans
un coin sur un bout de planche mal dégrossi, encouragés par l’état déplorable
de la pelouse. Un américain normal n’aurait jamais accepté sans déshonneur une
pelouse qui ressemblât à ce point à une savane après la sécheresse. Pas de
doute nous étions chez eux.
Ils nous ont ouvert avec une tête de premier sommeil interrompu,
mais on ne vous attendait plus. Ils n’avaient pas besoin de nous le dire,
qu’ils ne nous attendaient plus. Ils nous ont montré notre chambre et sont
partis derechef re-sombrer. Nous avons fait comme eux, la journée avait été
longue, du coiffeur aux dormeurs.
Ne croyez pas à une quelconque forme d’inhospitalité, surtout. Impossible d’être plus dévoués, chaleureux, généreux, que ces cousins là. Elle était américaine de l’Oklahoma, ne serait-ce pas plutôt l’Arkansas, et lui, même encore un peu européen par la pelouse, avait pris ce côté pratique et efficace qu’impose la vie de ce pays ; il était temps de dormir pour tous et la sagesse, leur sagesse, voulait que tous dormissent. N’importe où ailleurs, en Italie ou à Isfahan, à Bombay ou en Bolivie, en Argolide ou en Artois, chacun aurait lutté contre ses paupières pour raconter sa vie jusqu’à pas d’heure, tout le monde attendant avec impatience l’impoli qui le premier bâillerait, il y a toujours un impoli qui finit par bâiller. L’important est de n’être pas le premier.
Les congratulations et embrassades ont été au rendez-vous le
lendemain autour d’un petit déjeuner aussi pantagruélique que tardif, samedi
matin, et tout le monde à Terre et Cendre fut à la hauteur de l’événement.
à suivre.
34. Ô lac.
Je n’avais plus à conduire de trois jours. Je pouvais librement laisser s’émollier la raideur, et ne plus penser pendant ces heures propices. Suspendre mon cours, tel un Lamartine du bout du monde pour ainsi dire. Pour ne pas mieux dire en vérité, car de Lac et de Littérature la journée va être remplie à un point que vous n’imaginez pas.
Nous finirons par Shakespeare qui attend derrière le rideau. Il a montré le bout de son nez dans mon histoire, il va venir lui-même nous charmer. Mais avant le prestige de l’anglais, le vol du poète, le Lac. Une bonne dizaine d’heures nous séparait de William et de son globe, nous pouvions parcourir les cratères de la région et le Lac du même nom.
Parce que figurez-vous qu’il lui fallait mériter l’injonction célèbre mais fausse qui fait tant rire les potaches. Perchée au sommet d’une montagne comme un lac de Joconde, une gigantesque cuvette recueille la neige et la pluie d’où rien ne sort sinon une lente évaporation, curiosité volcanique qui doit faire la joie des instituteurs du cru, expliquez moi sachant que l’évaporation ceci et les précipitations cela comment le niveau du lac reste figé depuis environ sept cent mille ans et quelques heures.
Nous voici sur la route à travers la forêt. Je dors pendant qu’on me conduit, paresse magnifique. Parfois je lève une paupière, et défile la tranchée creusée dans les pins. Ce ne sont peut-être pas des pins, mais une paupière entrouverte a des excuses, non ? Droit devant, le haut de la côte mais loin loin, à gauche les sommets coniques pour nous rappeler qu’ici rien n’est stable, et à droite lorsque la route hésite entre lisière et mi-pente, l’étendue du désert où nous étions la veille et qui rampe à nos pieds. Immense mais petit finalement, ce monde, pour peu qu’on prenne de la hauteur.
Combien de temps avons-nous roulé ? Deux heures, trois heures ? Nous voici dans la neige. La route est sèche mais enserrée de deux murailles blanches, la forêt a pris un air de conte de Grimm. Il ne faudrait jamais dormir en voiture dans ces contrées sous peine de changer de planète entre deux rêves, quand parfois trois jours durant le même paysage impassible passe.
Nous sommes à Crater Lake, dans son écrin d’hiver, juste là en contrebas, deux cent mètres ah quand même, lisse et noir. Ici et là, des taches d’émeraude ou d’améthyste. Crater Lake et ses bijoux ne mène à rien, il tourne en rond, il n’a pas attendu Lamartine pour se pendre. Crater Lake est beau. Son eau immobile nous a fait oublier les poètes convoqués ici, et nous sommes entrés en contemplation au lieu de réviser le texte de la pièce du soir, comprendre les chants, analyser l’intrigue, tenir les aboutissants, et retrouver une langue enfin digne de ce nom.
Le lac a sous nos yeux suspendu son vol, et c’est le temps qui s’est trouvé pris de court.
Nous avons fait un bonhomme de neige et nous sommes rentrés à la maison.
à suivre.
35. William S.
La foule des grands soirs se presse sur la place en pente. C’est grand soir ici tous les soirs. Ils ne font jamais les choses à moitié, alors c’est grand soir tous les soirs sauf peut-être à Thanksgiving, je n’y était pas pour Thanksgiving alors je ne saurais être formel et d’ailleurs je ne sais pas ce qu’est Thanksgiving, je sais qu’il y est question de dinde bouillie immangeable mais qu’ils mangent. C’est la preuve qu’ils ne font jamais les choses à moitié, détruire un pays, saccager le monde, manger de la dinde bouillie, écouter William S. 364 jours par an, sinon 365, sans parler des bissextiles.
Soirée de gala tous les soirs dans une petite ville perdue au fin fond des montagnes, non loin de la montagne sacrée des indiens.
En bas de la place, une petite estrade attend. Comme au bon vieux temps de William, elle doit recevoir des troubadours, des cracheurs de feu, des mimes, quelques musiciens, pour faire patienter ces messieurs dames avant l’ouverture du théâtre, bien habillés et choucroutées de frais. Comme au bon vieux temps, ils arrivent, les musiciens, les comédiens, les baladins, les clowns tristes et gais, et ils font patienter les gens. De jolis bout de spectacle, où chacun on le sent bien joue sa vie entière en quelques minutes. Des mois de travail acharné pour un éclat de rire de la foule, pour une pirouette réussie, pour un jet de flamme. Quelqu’un se souviendra d’eux dans cette foule sur la place en pente et leur donnera un travail, et ils deviendront peut-être célèbres et riches.
A moins qu’ils ne rentrent d’où ils sont venus ; ils deviendront garagistes, serveurs ou bûcherons.
Le vieux théâtre ouvre ses portes, c’est l’heure enfin. D’avoir
été imaginé et construit une première fois au seizième siècle anglais
m’autorise à l’appeler vieux, lui qui rutile dans son béton juste durci. Comme
on m’a dit qu’il était réplique exacte je l’appelle vieux. Mais en plus grand.
Il est donc en plein air. Couvrez-vous braves gens, les soirées sont fraîches à
Ashland et grelotter nuit à l’écoute.
à suivre.
36. La langue anglaise.
Nous étions couverts, les cousins nous avaient prévenus. Nous avions même de petits coussins pour compenser les bancs d’époque eux aussi. J’avais bien révisé ma leçon et lu attentivement les soirs de motels de quoi il retournait en version française. Une histoire de complot d’un frère contre son frère, d’exil, de renégat, de belles héroïnes aimantes et pourchassées, de beau-frère louche, enfin voilà ce qui m’en reste aujourd’hui, sur fond de chansons et de poèmes décalés et hors de propos sans l’être vraiment, chacun se moquant de lui-même et des autres. Tout est bien qui finira bien.
La bouillie pour chat qui sert de langage dans ces contrées a disparu, elle a fait place à une diction parfaite d’un anglais compréhensible. Je l’ai jugé tel depuis mon coussin. La vérité m’oblige à dire qu’il s’agissait d’un travail très soigné de reconstitution de l’anglais d’alors sans être trop intégriste, à la façon de la Royal Shakespeare Company qui officie à Stratford-On-Avon. Du coup, bien aidé aussi par ma science toute neuve du texte, je comprenais cette langue. Tous n’ont pas eu cette chance.
La cousine américaine du l’Oklahoma (mais ne serait-ce plutôt l’Arkansas ?), m’a demandé à l’entracte de lui résumer la première partie. Son job était de parler français et d’enseigner aux parleurs de bouillie à parler français et elle faisait très bien son job. Pourquoi voudriez-vous qu’elle ait soigné son Oxfordien ? Je ne pouvais ni me moquer ni lui en vouloir, elle connaissait mieux Molière et Stendhal que William S., petite revanche de froggie sur l’Arkansas et l’Oklahoma réunis. Elle portait le fer de la francophonie au tréfonds de l’Amérique. Personne n’est parfait.
Je lui ai donc expliqué les intrigues et les chants de la première partie, en inventant ce qui m’avait échappé. Je faisais le malin bien que je n’aie pas tout suivi, surtout ne dites rien. Mais c’était mon tour d’être Amphitryon et je goûtais l’instant. Une fois remis le puzzle dans le bon ordre, ce fut elle qui à son tour m’expliqua ce qui l’avait tant intriguée pendant la première partie et qu’elle comprenait maintenant ; elle m’expliqua le rôle fondamental que prenait soudain à ses yeux l’actrice principale qui jouait l’héroïne aimante et proscrite, une actrice d'une grande beauté noire. La fable venue de l’Angleterre du seizième siècle prenait une force inattendue que je ne mesurais pas, même si je pouvais me la formuler, et le vieux monde dont je suis, à travers le temps et l’océan, donnait ce soir là une leçon au nouveau.
Je dois dire autrement : le nouveau monde utilisait les outils de l’ancien pour se donner une leçon à lui-même, ne nous faisons pas vertueux à peu de frais.
La fantaisie égarée des poèmes et la nostalgie cruelle des récitatifs étaient autant de flèches acérées dans la voix noire que les indiens du cru n’avaient pas su décocher lorsqu'il aurait fallu. Je croirais volontiers celui qui me dirait que le metteur en scène était lui aussi noir ou indien et que William S. s’était préoccupé de leur sort il y a longtemps.
Mais je n’ai pas vérifié ce point.
à suivre.

