DEUXIEME PARTIE : L'ÂME DE LA MONTAGNE. #14: Mauvaise terre.
14. Mauvaise terre.
14.1 Une ride, une simple ride comme celle qu’on découvre un matin dans sa glace et qui change notre vie, ou du moins la perception qu’on en a, barre le paysage en diagonale. Tout juste peut-on la voir, la deviner, la pressentir. Une dénivelée ridicule, deux cent cinquante mètres tout au plus, que trois lacets et deux virages de la route suffisent à gravir.
Là-haut, on retrouve impassible et verte la prairie avec ses animaux. On pourrait se dire que ce n’est qu’une ride, un accident, des raidillons on en a déjà connus et autrement plus longs, ne serait-ce qu’en remontant de la vallée du Mississipi ou du Missouri. On pourrait repartir comme si de rien n’était, le paysage d’en haut semble aussi plat, il suffit de regarder vers la droite. Sur la gauche, on aperçoit la plaine en contrebas où nous étions il n’y a pas vingt minutes, qui moutonne jusque dans la brume de l’horizon d’où nous venons.
La gauche, la droite, tout dépend de l’orientation de la route, vont dire les esprits précis. Je n’y peux rien, moi, si la plaine était à ma gauche à ce moment là, avec la White River qui serpente au pied. Je ne vais quand même pas faire demi-tour juste pour vous faire plaisir. La route longeait le haut de la falaise, en contournant les ravins, les pitons, les découpes ensoleillées, en se jouant de l’ombre et de la lumière, et je serais bien resté plus longtemps dans cet hinterland, entre deux chaise, entre la poire et le fromage, entre Charybde et Scylla.
Mais nous le savons tous, et faire le faraud devant les collègues et les amis ne nous empêche pas de ne pas arriver à oublier la petite ride aperçue dans le miroir, la rêverie de la plaine est finie. Le temps nous a rejoint, avec son cortège de pendules et de réveils. La peau de l’Amérique a pris un coup de vieux.
(à suivre)
Mauvaise terre #2
14.2
Nous sommes dans les Badlands. Rien que le nom suffit à inquiéter. A l’ouest, d’immenses volcans ont explosé il y a cent millions ou dix millions d’années, qu’importe le nombre de zéros, il y en aura toujours bien assez pour que leurs cendres répandues là durcissent et se laissent raviner en dentelles de falaises par les orages. Avant-hier, l’orage du genou blessé, qui a bien dû passer par ici aussi, l’a faite reculer d’au moins trois millimètres, agrandissant d’autant la plaine. La White River n’est pas encore à sec et l’eau y est blanche, en effet.
Deux cent cinquante mètres de cendres, les géologues vont me contredire, je n’en doute pas, ils passent leur vie à me contredire. Ils vont me parler de mers, de dépôts, de sédiments, de transgression et de régression, des trucs de géologues. Ils n’empêcheront pas qu’il y a des cendres au milieu de cette couverture marneuse, et que des volcans ont explosés à l’ouest. Alors j’aime cette idée du combat de la montagne et de la plaine, c’est toute la hauteur de cette falaise sculptée qui devient l’enjeu tellurique.
Dans cent autres millions d’années, tout aura été raviné, et la plaine battra la campagne jusqu’au pied des montagnes ou ce qui en restera, jusqu’au pied des nouveaux volcans bien chauds. A moins qu’à leur tour ils n’aient aussi explosé, recouvrant encore la plaine de leurs cendres, pour de nouvelles érosions et de nouvelles rides. A cette échelle plus rien n’étonne, les montagnes se dressent soudain et se brisent, les volcans pétulent et s’évanouissent, les mers vont et viennent, et pendant ce temps les hommes de ce pays se croient plus forts que tout le monde.
(à suivre)
15 - Les animaux du haut.
Bon, je vais aussi mettre le numéro des billets dans le titre. Je perds le fil sinon.
15.
Ils nous regardent passer, placides, silhouettes familières et sombres qu’on a cru un temps disparues. Le premier que nous voyons est au bord de la route, et broute comme si l’homme blanc n’était pas là, comme si nous n’existions pas. Superbe ignorance. Il en a vu d’autres, probablement, il a compris qu’il est trop chez lui et nous pas assez, et que tous nos instincts ne parviendront pas à l’anéantir. Il s’en est pourtant fallu de peu.
C’est pourquoi un je ne sais quoi de menaçant dans son air bonasse nous dissuade de trop nous approcher pour la photo, clic Aliénor caresse le flanc, clac andrem touche la corne. Nous renonçons à immortaliser notre premier bison.
Nous nous intéressons aux chiens de prairie, qui gambadent par centaines autour de leurs terriers en parsemant le silence de leurs aboiements aigus. Vexé, le bison s’en va sur la crête la plus proche, histoire de nous faire le coup du profil parfait sur le ciel enfin bleu. Nous la tenons, notre photo.
Nous reprenons la route, c’est elle qui nous reprend plutôt ; nous nous faufilons dans les recoins des falaises blanches découpées par les orages, dans ces dentelles de marnes et de tufs, dans ces sculptures d’air et d’eau. Nous contemplons le soleil couchant et le soleil levant, et le jeu incessant des couleurs. Nous ne nous résignons pas à cette frontière double, celle qui sépare le bas de son haut et celle qui sépare le jour de son lendemain, espace et temps mêlés et inextricables ; tous les prétextes sont bons pour rester entre deux et la beauté du lieu est le plus solide des prétextes. Nous descendons tous les chemins qui reviennent dans la plaine, nous remontons la route qui donne la bonne direction, nous évitons la sortie indiquée pour emprunter, que dis-je, pour voler la piste interdite, pour gagner du temps, c’est-à-dire pour le perdre, bien sûr.
Nous accompagnons des troupeaux entiers de bisons et des antilopes bondissantes dans les hautes herbes ; des oiseaux de proie font leur métier d’oiseaux de proie, ils tournent en rond, je serais chien de prairie je n’en mènerais pas large ; nous montons au sommet qui domine ces mauvaises terres, mille mètres d’altitude et quelques brouettes, où nous nous asseyons dans le vent, juste pour voir.
Rien n’y fait. On a tourné le sablier et la frontière est franchie avec la rivière Cheyenne. Même si le paysage ne correspond pas encore nous sommes dans la montagne, dans l’Ouest le vrai, sans fard ni loi. Il n’est plus de retour en arrière possible.
16 - Calamity
16.
La Cheyenne River pourrait se traverser à gué, dans de grandes éclaboussures que jettent les sabots du cheval. Elles retomberaient en arc-en-ciel, éclairées comme il faut par les projecteurs de l’éclairagiste. Nous ne voyons rien de la scène, il n’y a pas de scène, nous traversons banalement le torrent sur un pont en bonne et due forme. Malgré tout, c’est bien la Cheyenne River que nous traversons, et aussitôt nous voyons les montagnes.
Elles nous attendent. Elles savaient que nous allions venir. Il en a toujours été ainsi, dans l’ouest, le bandit se met au bord de n’importe quelle route et c’est justement la diligence qu’il voulait attaquer qui passe. Le justicier s’arrête dans n’importe quelle ville et c’est justement là que le bandit vient dépenser l’argent qu’il a pris dans la diligence.
Les Collines Noires nous attendent pour que nous les traversions, ne serait-ce qu’une fois. Alors elles se sont ingéniées à attirer l’attention. La première tentative connue est d’avoir laissé entrevoir des filons d’or, comme un décolleté négligent. Les gens se sont rués, bien sûr. Mais il en était de même au même moment à travers tout l’ouest, l’ennui est vite revenu en laissant des fantômes de mines.
Il reste quelques traces, la tombe de Calamity Jane par exemple, avec un bouquet de fleurs fraîches posées là depuis peu, puisque je vous dis qu’elles sont fraîches. Nous avons fait étape à Deadwoods, sa tombe, ses saloons, ses machines à sous, son duel en pleine rue tous les jours de 9h30 à 10 heures sauf le dimanche. Je vous donne un secret qu’il ne faut surtout pas répéter : les restaurants ne sont pas des restaurants, à Deadwoods. Pour atteindre sa table, il faut se faufiler entre les bandits manchots. Si tu es joueur, passe ton chemin, jamais tu ne pourras t’asseoir. D’ailleurs, même assis, tu es cerné par les machines, qui gazouillent, chantonnent, éructent, rossignolent, à t’en casser les oreilles.
Impossible de les oublier. Elles seules font gagner de l’argent au patron. Le restaurant n’est là que pour la bonne conscience, ou pour attirer le chaland, ou pour les deux, certainement pour les deux. Ici comme ailleurs certains sont passés maîtres dans l’art de concilier la bonne conscience et les affaires. En d’autres jargons, on parle de couverture. Certes, les machines à sous sont officielles, légales, ostensibles. Mais le vieux fond de puritanisme impose malgré tout une couverture, juste pour ne pas voir soi-même ses propres faiblesses, et aider sa conscience à se croire encore bonne. Non plus tromper la loi, mais tromper le soi.
Moi, j’en profite. Je slalome tout droit à ma table, slalomer tout droit vous me comprenez, je m’assoie, je commande, je mange, je paye, et je m’en vais. Le patron me regarde d’un air hostile. Ses tarifs de restaurant pour un bon repas sont tellement bas qu’il n’y trouve pas son compte, c’était juste pour m’attirer dans la caverne du diable, raté, je suis reparti.
Voilà le secret. Soyez économes : renoncez à toute conversation et mangez vite, et ne le faites pas tous les jours, le bruit des bandits est aussi très indigeste.
(à suivre)
17 - George et Abraham.
17.
Alors puisque la ruée vers l’or n’avait pas suffit, les Collines Noires ont trouvé autre chose pour nous attirer. Vous pensez bien que nous n’avions pas parcouru des milliers de kilomètres pour nous recueillir sur la tombe de Calamity Jane dont nous ne savions même pas si elle avait vraiment vécu. Elle a vraiment vécu je le sais aujourd'hui, mais alors non. Deadwoods et ses vestiges de violence, Deadwoods et ses maisons de jeux, nous n’en connaissions pas l’existence avant d’y arriver le soir, assez fatigués pour avoir envie d’y dormir sans aller plus loin, d’ailleurs la nuit tombait de sommeil, elle aussi.
Mais je sais bien que vous le savez, ce que nous sommes venus voir ici : une autre sorte de vestige, une autre sorte de vertige, beaucoup plus cinéma que bande dessinée, perché en haut de la montagne, œuvre d’un sculpteur fou, mégalomane, démesuré ; la tête de George, la tête d’Abraham, et j’ai oublié les deux autres, c’était bien la peine qu’il se décarcasse, le sculpteur ; le mont Rushmore, où l’on retrouve Cary Grant que nous avions laissé dans un champ de maïs la semaine dernière.
Elles seraient déçues, ces montagnes-là, si elles savaient que seule l’envie de voir les Badlands m’avait amené dans leurs parages. Mais pour quelques kilomètres de plus, je n’allais pas refuser de me payer la tête de quatre présidents, et de leur transmettre le bonjour d’Alfred. Nous sommes donc passés dans la moulinette à dollar, parking, ticket d’entrée, souvenirs, circuit balisé jusqu’à portée de bave sous les quatre augustes mentons, musée du chantier ; le devoir accompli nous avons pu reprendre notre route, pour nous arrêter à Deadwoods où Calamity nous attendait au coin de sa tombe, sans préméditation.
(à suivre)
18 - ROCKY #1.
18.1
Nous repartons le lendemain après le duel de 9h30, c’est le justicier qui a gagné nous étions un bon jour, à l’assaut des vraies montagnes. C’est bien joli de traînasser dans les rides blanches et les collines noires, il faudrait bien voir à s’occuper de monter plus haut. Des cols à plus de trois mille mètres nous attendent, assez joué au travail.
On a bien compris que la plaine n’était plus la plaine. Après avoir traversé les Black Hills, nous retrouvons les ondulations herbeuses de la prairie, mais plus question de monotonie désormais. Le rêve n’est plus permis, ici ou là dans le paysage un sommet dépasse qui rompt la ligne des pensées et de l’horizon, conique ou déformé, puy boisé ou mont chauve, que l’érosion aura gardé après l’avoir dépouillé de sa gangue.
Ainsi la tour du diable, Devil Tower, dresse sa colonne monolithique de basalte au dessus de tout le territoire visible, montagne sacrée, énorme cylindre haut de deux cents mètres, que l’on contourne en silence pour ne pas agacer les esprits. Il fait beau, tout va bien, pas d’orage en vue. Un ranger nous arrête pourtant, sirène hurlante et gyrophares en furie. Quarante cinq miles per hour instead of vingt cinq. Voilà, le diable se cachait dans une limitation beaucoup plus limitée que je croyais. Les vertus hypnotiques de ‘Aliénor nous ont permis de nous en tirer avec un avertissement écrit. Ecrit et gratuit, je n’en demandais pas plus. Le diable a dû râler dans sa tour, mais nous étions déjà partis.
A l’horizon la ville de Buffalo n’a rien de particulier qui justifie que j’en parle. Rien de particulier sauf un détail, un petit rien madame la marquise : c’est l’horizon lui-même qui devient la vedette.
Depuis qu’on les attendaient, on aurait pu désespérer de les voir et les voici, alignées comme à la parade, du plus loin à gauche au plus loin à droite, sans faille apparente, jouant des pointes avec les nuages, frangées de blanc en haut soulignées de noir en dessous comme un maquillage un peu appuyé, il ne reste plus qu’à les gravir, ce sont les Montagnes Rocheuses qui courent du nord du Canada au sud du Mexique, et je les ai là, devant moi, toutes à moi, Rocky Mountains à l’attaque.
(§18. à suivre)
18 - ROCKY #2.
18.2
Les jours sont longs en juin. Pourtant, vu de Buffalo, notre déjeuner est déjà loin dans l’Est, et loin vers l’Ouest est notre rendez-vous. Les ombres font mine de s’allonger et nous sommes au pied des monts. Tous les spécialistes le disent, on ne part jamais l’après-midi traverser la montagne. Encore une idée de parisien puisqu’on décide que je le suis, de partir en montagne l’après-midi.
Nous avons soigneusement rempli le réservoir de la mule chez monsieur Texaco, lui ou un autre peu importe mais là c’est lui, et nous avons rempli nos tuyaux de café chaud. Chaud pour sûr il est chaud le café. Est-ce du café, c’est moins sûr. Le monsieur m’a dit que c’est du café, et nettement moins cher au litre que ses produits pétroliers. Un litre gratuit par personne pour un plein. Mais c’est peut-être aussi un produit pétrolier.
Vous me croirez si vous voulez, vous êtes libres, mais j’ai fini par m’y habituer, à ce breuvage. Un litre de café dans un bocal en carton avec une paille à travers le trou, et on repart guilleret quels que soient le thermomètre et le kilomètre. Dopés comme des athlètes, nous nous lançons à l’assaut des Montagnes Rocheuses pour rattraper le soleil qui a pris de l’avance.
La route de montagne est limitée à 65 miles. Je cale la mule à cette vitesse, enfin légèrement au dessus je suis parisien ne l’oublions pas, et le rythme de croisière reste exactement celui de la plaine, il n’y a guère plus de virages. La pente est forte mais la route est droite, et personne n’avait encore rendu cette phrase ridicule pour gâcher le plaisir.
Nous sommes en train de nous hisser sur un des plus hauts cols de notre périple, et nous ne passons aucune épingle à cheveux, aucun précipice, aucun encorbellement, aucune de ces réjouissances spectaculaires et inquiétantes dont nos routes alpines ont le secret. Pourtant, très vite maintenant, le paysage change. La prairie cède devant les forêts de feuillus, les sapinières leur succèdent, denses et noires. Un grand rocher parfois entaille la large vallée, vestige perdu d’un glacier.
Les sommets semblent tout proches, comme autant de records d’Europe, et négligemment étalent des plaques de neige encore vivantes. Une marmotte traverse la route juste devant. Je ne sais pas si c’est une marmotte, je dis marmotte pour avoir l’air savant. Un manteau de fourrure sur quatre pattes gros comme trois pommes a traversé vite fait, c’est tout. A cette heure là, je ne sais même pas si c’est l’heure des marmottes, des skunks ou des taureaux, enfants cachez vos rouges tabliers.
(§18. à suivre)
18 - ROCKY #3.
18.3
La route redescend maintenant, nous avons passé le col, nous avons dû chatouiller les 3 000 mètres d’altitude. Aucune importance, du moment que nous sommes au chaud dans la voiture et que la route s’obstine à rester quasi-droite. Il est probable que les chevaux qui nous ont précédés dans ce passage en traînant des chariots remplis des projets des aventuriers venus de l’autre côté de l’océan, n’avaient pas exactement le même avis. Et si nous avions dû courir pour attraper notre pitance, nous non plus. Vous aurez du mal à me convaincre que l’énergie mécanique est néfaste.
Devant nous s’étend à l’infini une plaine irisée. Le soleil nous barre le passage, pleins feux face à nous. Surpris et éblouis, nous nous arrêtons pour mieux voir. Nous avons bien franchi la chaîne de montagnes, mais elle est beaucoup moins haute vue d’ici. Nous sommes très peu redescendus, et la plaine là devant est en réalité un haut-plateau, un bassin comme ils disent. Elle n’a plus rien à voir avec ce que nous avons traversé, sinon l’immensité. Il faut en prendre l’habitude, de l’immensité, celui qui s’en inquiète doit rentrer chez lui et regarder son feu de cheminée. Je crois que nous l’avons bien en nous désormais, simplement il ne faudrait pas oublier que notre rendez-vous est encore loin, et que le soleil dans le pare-brise signifie un temps compté.
Nous repartons. Le plateau est une steppe, avant-goût des déserts à venir. Lors de notre arrêt regard, nous avons senti la morsure d’un vent du nord inattendu, je ne sais pas pourquoi il était inattendu mais bon. On ne pense pas à tout, et on ne pense pas que le vent peut être de n’importe où , du nord par exemple. Il faisait froid. Le soleil était bien trop énergique dans l’aveuglement et pas assez dans le chauffage. Il va bientôt se calmer, la brume de l’horizon l’avale et nous pouvons enfin rouler, un peu trop vite, mais sans être gênés.
Aucune ville, aucune habitation, même pas de clôture, même pas de barbelés. Il n’y a que les heures qui défilent avec les poteaux télégraphiques. Nous ne sommes pas près d’arriver à Cody où nous sommes attendus à 20 heures, 8pm. Quatre heures de steppe au bas mot, en silence. Un commencement de fatigue, peut-être, et la sensation d’être pris au piège de cette fameuse immensité. Pourtant jusque là, les cadences avaient été raisonnables, et quand la nuit tombait nous nous arrêtions. Il y a toujours un motel ouvert n’importe où.
Mais maintenant nous avons un but, une obligation. Eight Pihaime sinon rien, là-bas à Cody. L’heure devient tardive et se sentir encore si loin sonne comme une menace ou comme un avertissement : vous n’êtes pas les plus forts dans votre drôle de machine, petits hommes, nous avons contre vous le temps et l’espace, et vous n’y pourrez jamais rien. Un bon feu de cheminée en ne pensant à rien d’autre quand le vent du nord souffle et que la nuit approche, a du bon finalement, que faisons nous là dans le vent ?
Fin de Rocky. A suivre pourtant.
19. Big Horn.
19.1 La traversée dare-dare du Big Horn Basin me laisse un souvenir puissant.
Quatre à cinq heures de lumière déclinante ont suffit à me le graver, et pourtant sans vagabonder, sans contempler, sans philosopher face à l’horizon, comme nous avions pu le faire dans les plaines. Nous sommes dans un monde différent, où l’herbe est rare et rase, où le paysage est vide, tacheté de buissons et d’arbustes rabougris, sans parvenir pourtant à ressembler à un désert.
En tout et pour tout nous avons vu sur le trajet trois exploitations verdoyantes qui ont oublié de partir, bien serrées dans leur enclos autour de l’éolienne précieuse, à la mode de Sergio Leone. Sur la route, pendant que mes mains laissent la voiture suivre la route et que se grave l’image de cette traversée, mon esprit erre dans d’autres souvenirs. Notre cerveau enregistre parfois les plus indélébiles des visions lorsqu’on pense à autre chose qu’à ce qu’on voit.
Je pense en effet à autre chose sur cette route, en passant devant les vieilles éoliennes encore vaillantes. Je pense à une gare perdue sur la steppe, en bois, où souffle le vent et dans les interstices sa musique a un air de Brontë. La poussière se soulève et retombe, petits nuages qui font pleurer. La voie ferrée se perd vers le sud, on se demande d’où elle vient, et vers le nord ce n’est pas mieux. Une éolienne rouillée tourne difficilement en grinçant de toutes ses articulations, la mémé n’en a plus pour longtemps on dirait mais elle est raccord avec les souvenirs.
Quelques personnes sont assises çà et là, par terre. Les plus chanceuses ont droit à l’unique banc. Je ne sais pas ce que je fais là. Je me demande si un train doit vraiment venir. A moins qu’un individu patibulaire mais un peu quand même ne se mette à jouer de l’harmonica. Le projectionniste va peut-être arrêter la bobine et je vais me retrouver dans le noir.
Non ; le train arrive, il est à l’heure. Un vrai contrôleur avec une vraie casquette poinçonne mon billet et me laisse monter, avec quelques autres. Les Quechuas qui attendaient assis par terre auraient bien voulu monter aussi, mais sans le précieux carton impossible. Le contrôleur est inflexible, et le train qui venait du sud siffle, je ne compte pas combien de fois, et part de la gare de Tiahuanaco en direction de Guaqui où je dois embarquer pour traverser le lac Titicaca direction Puno, le Pérou, le nombril du monde. Je ne connaissais même pas ‘Aliénor en ce temps là, c’est dire s’il y a longtemps.
Que viens faire ce souvenir ici, dans le Big Horn Basin, alors qu’on est déjà bien trop en retard. Rien, elle n’a rien à y faire, elle n’a aucun rapport, sinon Sergio Leone, l’éolienne, l’Amérique, mes Amériques.
Dans les grandes plaines, nous avons traîné, baguenaudé, examiné chaque brin d’herbe, détaillé chaque détail. Aujourd’hui, nous avons traversé droit devant. Nous n’avons pas fait le moindre effort de mémoire. Et pourtant le bassin irisé ne bougera plus, il est rentré par là, il ne sortira pas d’ici, il s’est enfermé tout seul dans la caboche.
Une tension dans l’air peut-être, le rendez-vous qui filait un coton mauvais, l’étonnement aussi de ce paysage inattendu, moi qui croyais franchir montagnes, torrents, forêts, et qui retrouvais une steppe surgie de mon passé. Et je ne vous dirai rien du ciel, à damner le syndicat des peintres paysagistes spécialisés en ciels colorés, le SPPSCC bien connu de ceux qui le connaissent. Des nuages bienveillants sont venus cacher à temps le soleil pour nous éviter le décollement de la rétine, et se sont donnés en spectacle en se jouant des rayons. Le gris vert des terres maculé de blanc cassé, support de la symphonie des roses et des violets dans le pare-brise, adoucie de cet imperceptible pastel que seul Monsieur Technicolor a pu inventer.
(le 19.2 va suivre)
19. Big Horn, Cody.
19.2 Nous avions rendez-vous à Cody, je vous l’ai dit.
Comme il faut une heureuse fin au film nous arrivons à 19h30 pardon, à 7.30 pihaime à Cody sous nos applaudissements, nous montrons notre tête au Super Eight Motel qu’ils sachent que nous sommes là pour ne pas donner la chambre à d’autres il y avait foule ce soir là à Cody et nous ne voulions pas avoir réservé pour des prunes et une nuit sur la banquette arrière avec ce froid, et nous nous présentons à notre fameux rendez-vous, le rendez-vous de 20 heures pile à 8 pihaime, devant le terrain où allait se dérouler le Great Saturday Night Rodéo.
Oui, vous pouvez recommencer la phrase.
Il paraît que c’est un des plus courus d’Amérique ; je ne sais pas je n’en ai pas vu d’autre, c’est ce qu’ils disent à Cody, vous pouvez même vérifier sur le site. Même s’ils ne sont pas tout à fait objectifs, on ne peut pas leur en vouloir. De toutes façons, puisque nous devions passer par Cody et que ce devait être un samedi, nous avions pris ce rendez-vous et nous ne l’avons pas regretté.
En dehors des parcs nationaux où nous ne voulions pas nous retrouver à la rue, obligés de faire cent kilomètres aller et cent kilomètres retour pour nous loger et de quelques autres cas isolés, nous n’avions jamais pris de réservation d’hôtel comptant sur les nombreux motels et B+B qui fleurissent les abords des villes.
Nous avions pourtant réservé ici, et bien nous a pris. Tout était plein ce samedi soir, mais je ne saurais vous dire pourquoi.
Nous avons donc assisté au Great Saturday Night Rodeo de Cody. On ne raconte pas un rodéo, surtout moi l’ignare. Je ne vais pas utiliser les mots exacts, et mon souvenir lui-même va déformer la réalité. Le spectacle suit un déroulement très précis, très codifié, les cavalcades se font selon un ordre immuable, avec préparatifs en grande pompe, commentaires humoristiques et sortie soudaine suivie de chute immédiate. Un quart d’heure au bas mot d’immobilité studieuse pour quelques secondes de gloire ou de honte.
Il faut compter entre deux et huit secondes entre la sortie et la chute. Les spécialistes seront plus précis, mais j’ai compris que cet écart sépare le débutant du champion. L’aventure est d’une violence que je n’aurais jamais imaginée. Moi qui croyais que c’était un spectacle pour touristes, j’ai vu que nous étions dans le stade les seuls étrangers, non seulement à l’Amérique mais peut-être au Wyoming, peut-être au comté.
En deux heures de temps, la température est passée de froide à glaciale et nous ne l’avons pas remarqué. Il y eut les chevaux, les moutons, les taureaux mais était-ce des taureaux, les veaux, puis nous sommes rentrés à l’hôtel, nous avons hissé nos quinze tonnes de valises au premier étage sans ascenseur, ce sera le seul motel à étage et sans ascenseur du voyage, nous avons traversé le parking pour manger une pizza en face, la pizzaiolotte jolie avait promis de nous attendre et elle nous a attendu, puis nous nous sommes couchés.
Rude journée. Le projectionniste peut éteindre. Il y a déjà longtemps que nous dormons.
Fin de la première semaine.

