11 mars 2010
63. MONUMENTS #1 - La réprobation.
MONUMENTS.
La réprobation.
Nous sommes revenus à la grand-route, avec juste ce reste de jour qui nous permit de trouver la bonne piste, celle du droit chemin, celle de l’est, celle qui se précipitait dans la nuit. Là-bas était le logis et le dîner. Une petite ampoule se dandinait au bout d’un fil, bien à l’écart de la piste. Mais dans la nuit complète maintenant, on ne voyait qu’elle et trouver le chemin qui y conduisait fut facile. Notre étape était assurée, la chambre nous attendait et le petit coin cuisine pour réchauffer nos provisions. Le doggy-bag de midi n’allait pas faire long feu, nous savions que les tenanciers ne tenaient pas à nourrir.
Malgré la température résiduelle du soleil de la journée qu’un début de vent nocturne ne réussissait pas à modérer, l’accueil a été plutôt froid. Professionnel mais froid. Etranger ? Pire qu’étrangers, français ? Retardataires, de surcroît, et hirsutes ? On sent ces choses là, ces je ne sais quoi de sévère qui nous accusent quand rien ne transpire, ces sournoiseries de regards, ces réticences mentales. Mais rien n’est prouvé, rien n’est explicite, et je pourrais m’accuser moi-même de mes propres fautes s’il y en avait d’autres que ces suppositions anodines. Qui se sent coupable l’est peut-être vraiment et l’ignore. Ainsi va l’esprit qui cesse de lutter contre lui-même.
Non, je sais faire les différences, et je me souviens bien que nous n’avons pas été bien accueillis bien que personne n’ait démérité, que la chambre fût coquette, que le service fût suffisant, qui rien ne fût refusé. Ces regards silencieux et fixes, ce silence de quatre personnes dont aucune ne se lève à notre arrivée, ces gestes parfaitement adéquats et compréhensibles remplaçant toute parole, un drôle de règne minéral dans le seul lieu habité à vingt kilomètres à la ronde, au milieu d’un désert infiniment plus bavard.
Il n’y eut guère que le petit vieux installé à l’écart dans son rocking-chair digne de la Monument Valley qui, par un clin d’œil enjoué et un sourire en coin, me fit savoir son idée sur sa descendance condescendante et que j’avais bien raison de penser ce que je pensais. D’ailleurs il ressemblait un peu à Pierre Dac. Alors, à la grande joie de l’ancêtre, m’installant après dîner sur la véranda commune pour profiter du vent enfin devenu frais, j’ai allumé un cigarillo, dos tourné au quatuor, un Davidoff de Jamaïque acheté hors taxe à Roissy à mon départ. J’ai seulement senti, comme une piqûre de guêpe à la nuque, la brûlure de la réprobation.

