04 décembre 2009
62. MONUMENT #2 - La ligne droite.
2. La ligne droite.
S’engager sur la chaussée à deux voies que tout le monde a vue. Long trait de scie coupant les logiques géologiques, la grande dépression entre deux cols, entre deux bouts du monde, celui où j’ai garé la voiture pour prendre un grand morceau de respiration, et celui là bas avec le virage à droite que je vois d’ici et le trou dans la barre rocheuse où je sais que je vais m’arrêter pour souffler, regarder à l’envers, dans trois heures ou six heures ou neuf heures. Tout le monde l’a vu en photo, le virage à droite en haut de la droite montée qui suit la descente droite que je domine posté en haut du talus.
Trente kilomètres de longueur les plus photographiés au monde pour découper une vallée, un synclinal paisible et nu, attendant le fleuve charmant qui le réveillera en lui rongeant les sangs. Grandes eaux rarissimes ; les aïeux des plus vieux sages de la plus ancienne tribu Navajo du plateau ne les ont jamais vues, mais ils auraient dit que leurs propres aïeux leur auraient dit quand ils étaient très jeunes qu’une fois il y a très longtemps leurs arrières-grands-pères avaient assistés de ce même talus au déferlement d’une immense mer rouge venue de par ici et allant par là-bas, arrachant les montagnes, dépeçant les pitons, dénudant les grands fonds, le lendemain même de cette nuit furieuse où le grand esprit avant tant tonné derrière l’horizon.
Depuis, les hommes et les rochers survivants attendaient la réplique et les touristes. Car le grand fleuve était sculpteur, bâtisseur, inventeur. Voilà ce que racontait le vieux le plus vieux de Kayenta mais il n’avait pas toute sa tête, un fleuve de 30 km de large pendant neuf jours et neuf nuits ! Puis plus rien depuis des lunes et des lunes, que la lune elle-même s’use à attendre. Le flot avait cessé aussi vite qu’il était venu laissant derrière lui la désolation d’un paysage de géant bon pour un siècle de cinémascope.
Il ne restait rien des campements, du cri des enfants, des femmes souriantes, plus rien qu’un silence de vautour et une chaleur de plomb, lui seul vivait encore avec le souvenir de ce que ses aïeux lui avaient raconté de ce dont ils se souvenaient de leur propres arrières-grands-pères. Seuls se dressaient les monolithes sacrés, indestructibles, grandis dans l’épreuve les petits tas d’éboulis autour avaient été nettoyés, preuve s’il en fallait que les esprits les habitaient. Il n’y avait que ce rocher là-bas qui avait perdu un morceau, dressant soudain un pouce vers le ciel impassible, pouce vengeur et moqueur mais bien élevé n’étant pas majeur.
Tout au fond de la dépression, la route la plus photographiée du monde laisse échapper sur la droite un triste chemin qui nous conduit en quelques nuages de poussière vers ce qui restait encore invisible de tout ce monde, l’immense vallée monumentale : Deux-cents petits mètres de dénivelée pour trente kilomètres, et les voici, les monolithes sacrés témoins des cataclysmes anciens, posés ici et là par un décorateur fou et génial, juste à leur place, tu en décales un de trois centimètres et l’équilibre est rompu. John Ford n’a plus qu’à faire ses chefs-d’œuvre.
Puis-je décrire autrement Monument Valley ?
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07 décembre 2009
62. MONUMENT #3 - Un chapeau mexicain.
3. Un chapeau mexicain.
Suis-je vraiment obligé ? Dois-je vous faire subir la punition de voir le rêve éclater sous la lapidation des mots descriptifs ? Lumière verticale, couleurs chatoyantes, chaleur rayonnante, piste balisée et chemin interdit, où se croisent catxcat et cavaliers, car il y a aussi un parcours pour cavaliers, ceux qui s’y croient d’ailleurs ils sont déguisés mais est-ce un déguisement ? Les touristes à cheval vont plus loin dans les recoins que les catxcat et c’est heureux, dans l’ombre plus chaude des falaises et de leurs témoins figés.
Je n’écrirai rien. Je te laisse rêvasser en Technicolor, mon fujichrome n’est pas à la hauteur ; je quitterai la vallée longtemps avant le coucher du soleil pour éviter le cliché, pour laisser le soin de graver leur silhouette à tous les pauvres cowboys solitaires de la terre. Je suis déjà à Mexican Hat, moi aussi je suis loin de mon foyer et j’ai un logement à trouver plus au Nord.
J’ai même eu le temps de faire ma petite halte en haut de la ligne droite, juste après le virage, pour le contre-champ en contre-jour.
Mexican Hat, petite bourgade de désert, avec supermarché, église, bar. Une seule rue pour tout plan de ville, la grand route où passe toute la circulation de la région, et sur la colline voisine un curieux rocher formé d’un petit caillou vertical supportant en équilibre un grand caillou horizontal arrondi et renflé en son milieu, une étrange cheminée de fée courte sur patte, on dirait un chapeau mexicain, on dirait une sieste.
Personne ne connaît Mexican Hat et pourtant tout le monde y passe. Que tu viennes du Sud du Nord, que tu partes vers l’Est racine vers l’Ouest le vrai, tu passes par Mexican Hat et la tête remplie de ce que tu vas voir ou de ce que tu as vu, tu ne vois pas Mexican Hat et son rocher haut de forme. Je suis passé par Mexican Hat et je ne me souviens de rien. Nous étions préoccupés de trouver la vieille piste poussiéreuse un peu plus au Nord qui devait nous offrir Monts et Merveilles le lendemain et surtout gîte et couvert le soir même. Piste secrète, non balisée, oubliée des rubans d’asphaltes rectilignes et triomphants.
Non, je n'écrirai rien. Faut-il dire qu’en cherchant la vieille piste tu as commis une série d’erreurs d’orientation à détruire ta réputation de navigateur infaillible, au lieu même du monde où il est impossible de confondre ouest et est, où perdre le nord une folie dure, ciel sans nuage toute l’année et routes perpendiculaires plus explicites que dix boussoles entrelacées ? Venant du Sud, pour partir à l’Est, tu tournes à droite un point c’est tout. Il n’y a qu’un seul carrefour à cinq kilomètre de la ville, le suivant est cent kilomètres plus loin, c’est simple. Tu as tourné à gauche, car la piste sur la gauche surgissait un peu avant la piste sur la droite, sans plus réfléchir qu’un catxcat sans chauffeur.
Décidément, tu ne veux pas de l’Est d’Eden.
Te voici face au soleil déclinant, il faut bien qu’il décline asteure, solstice ou équinoxe il est toujours un moment de déclinaison. Tu comprends ton erreur, mais c’est plus fort que toi, tu veux aller au bout de ton rouleau, ta pellicule, ton côté tournesol encore un peu plus à l’ouest, les yeux dans les yeux du soleil. Tu refuses d’entendre la raison qui te rappelle que dans ces lieux un détour ne signifie pas trois minutes de soleil en moins, mais trois heures ou trois jours. Tu veux voir le bout. Tu as vu un panneau où c’est écrit là-bas le bout. Alors tu y vas c’est tout.
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19 décembre 2009
Aparté.
Edition du 20 décembre.
Je ne suis pas sûr d'avoir eu une bonne idée en posant cette photo aérienne pour illustrer mon propos. Maintenant je l'ai fait et je laisse. Mais fallait-il illustrer, franchement?
N'est-ce-pas détruire l'idée même de ce récit? Aucun cobra n'est visible dans cette image, aucune langue de chat, aucun chocolat, alors à quoi bon? Le cerveau n'est-il pas assez grand pour contenir tout ce qu'il a envie de contenir, sans lui tenir la matière grise par la main.
Encore heureux, j'ai un peu flouté, et la photo n'est pas de moi, la photo n'est pas ce que je vis, n'est pas ce que je vécus, n'est pas ce que je vainquis. Il en est qui arrivent à y lire des panneaux et j'en suis consolé, le cerveau a repris sa liberté.
Et que personne ne s'imagine que la façon dont je crois que cette rivière sans andrem mais serpentine à coup sûr va se jeter dans la fleuve comme je prétendrai qu'elle s'y jette, j'invente ce que je ne vois pas, et il se pourrait que j'invente aussi ce que j'ai vu.
Va savoir, et sinon, va voir.
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21 décembre 2009
62. MONUMENT #4 - Impair et impasse.
4. Impair et impasse.
Les détours, les contours, les retours et le rebours se comptent en dizaine de miles, en heures de route, en journées de cheval, en lunes de marche. Le temps de t’apercevoir de l’anomalie et tu as perdu une semaine. Ne me regarde pas de cet air ahuri, je sais bien que tu n’as perdu que trois heures et qu’elles valaient la chandelle.
Soleil plein la vue, tu t’es obstiné, ton instinct, ton rêve de bouts et de promontoires, ton désir d’impasses. La grande fissure du plateau n’en avait pas fini avec toi, et tu le lui rendais bien, vos intimités n’étaient pas encore fatiguées l’une de l’autre, alors tu devais encore lui rendre visite. Tu ne croyais pas le savoir en t’obstinant contre l’avis de ta passagère, mais tu le savais bien vieux filou, tu voulais en avoir le cœur net de ton affaire de cœur.
Colorado ne te suffisait pas, il te fallait San Juan pour toi seul. Tu t’imagines que les deux s’unissent quelque part dans une cascade de baisers en chocolat parce que tu as décidé qu’il en était ainsi alors que pas du tout probablement, là-bas encore plus loin vers le soleil, mais ce ne sont pas les deux rivières ensemble qui t’attirent, c’est l’une et puis l’autre. San Juan était un mot perdu sur la carte et tu la veux en fil d’eau, nue dans sa roche. Ce détour est le seul moyen d’y parvenir, et tu t’es perdu au mépris de la boussole, de ta logique géographique, de ton orientation légendaire, ta science du paysage, et tu t’es obstiné dans ton erreur une heure et plus en contre-jour. Puis tu as reconnu l'impair, bien obligé il restait juste assez d’élargissement pour faire demi-tour au fond de l’impasse, et tu es revenu sur tes traces encore une heure perdue mais sans contre jour, face au ciel noir de la nuit qui s’abat. Tu roulais plus vite. Sans contre jour et sans curiosité.
Parce que la curiosité avait été satisfaite au-delà de tes espérances. Parce qu’une heure aller et une heure retour ne font pas trois heures et que tu as passé l’heure manquante à récupérer ton souffle. Parce qu’au bout de l’impasse où tu t’étais fourré t’attendait tout bonnement une merveille du monde que tu n’attendais pas.
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