13 novembre 2009
61. Les anges gardiens.
Nous roulons au milieu des cailloux. A bâbord, un champ de
pierres et de vagues ondulations, les collines là-bas tremblent de chaleur et
de poussière, à tribord une barre rocheuse comme une vieille falaise égarée
mais ne sommes-nous pas un vaisseau fantôme ? Rien n’est inhumain, cette
falaise qui s’avance en promontoires contournés par le navigateur et qui recule
en criques ombragées, marche d’escalier érodée par d’anciens ruisseaux qui à
chaque orage centenaire tentent de rattraper le temps perdu en sécheresses, des
décennies d’attente, flots destructeurs qui poussent de nouveaux rochers au
bord de la route, au-delà de la route parfois à en devenir sentinelles témoins
de ces soirs de tempête, cette falaise n’est haute que de quinze à vingt
mètres, une rigolade pour un dieppois, une plaisanterie pour un canaillou.
Elle semble immortelle. Cent kilomètres plus loin elle est
toujours là à se tortiller le long de la route, marche d’escalier née d’un
lointain affaissement. Parfois, à bâbord, une statue nous observe. C’est un reste
que la falaise a laissé pour nous dire j’étais ici avant vous, la falaise est
bavarde à ce qu’on m’a dit. Voici un carrefour. Une piste s’enfonce dans la
poussière vers les collines ondulantes, c’est le chemin des Navajos. Là-bas il
y a probablement des mobil-homes en français dans le texte, un drugstore, un
mécanicien. Là survivent les peuples qui attendent la bonne heure, qui la
préparent.
Ils sont gardiens de l’arc-en-ciel. Ils veillent au grain, et s’ils
attendent l’heure ils n’attendent personne. Ils n’ont pas la moindre envie de
me voir fouler le sol stérile autour du dernier souvenir sacré qu’ils protègent
et même si mon livre à tout savoir me promet des visions grandioses avec assez
d’étoiles pour valoir un détour, je garderai le cap de la fidèle falaise.
L’arc-en-ciel se regarde toujours d’en bas, coupant la gorge et tordant le cou,
la nuque douloureuse et les yeux dans le soleil. Je ne dérangerai pas les
gardiens du temple.
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30 novembre 2009
62. MONUMENT #1 - Kayenta Blues.
1. Kayenta blues.
Peu à peu nous retrouvons le rythme. Ce ne sont pas les boggies sur les raccords, ni les joints de chaussée ; rien ne claque comme un métronome à en donner le blues, imposant une cadence. Le ruban d’asphalte est lisse, le moteur ronronne ses deux mille huit cent tours par minute, le souffle de la climatisation est léger, un bruissement uniforme sort de ce mélange de continuités comme Gainsbourg chantant le trombone, et pourtant un rythme s’en échappe, un rythme caché, un rythme intérieur qui dans la torpeur lumineuse et monotone donne au voyage ce balancement indispensable qui nous le fait aimer.
Les lieux communs nous sont communs à tous deux dans le silence entre nous, plus solide et plus uni qu’un bavardage qui nous empêcherait de sentir l’odeur du monde. C’est pourquoi l’asphalte est ruban, c’est pourquoi le V6 ronronne. Route sinueuse ou rectiligne, paysage plat ou chahuté, chaleur immobile ou ciels changeants, tout voyage est balancement, tout balancement est voyage. Voyage, balancement, musique, nous sommes dans un monde à une seule dimension, celle du temps, et les belvédères, les carrefours, les silences et les arrêts, les cahots et les solos, les échos et les photos, ne sont que moments perdus et respirations nécessaires.
Cette matinée nous conduisit à Kayenta, pour y faire le plein et manger un morceau. Kayenta. Un dieu d’ici ou de là, fatigué de créer, a jeté dans le désert une grande palette de mobil-homes en français dans le texte ; ainsi de son insu dieu créa Kayenta. Mais il avait pensé à nous et nous avait offert sa station-service et le bar attenant. Un litre de café plus tard, nous avons passé une petite heure à tourner dans cet endroit dans l’espoir de trouver une maison, une bâtisse, une vieille pierre, enfin quelque chose qui ressemblât à ce que je croyais être un début d’urbanité, et nous n’avons rien trouvé que la poussière qui poudroie.
Je veux qu’un jour quelqu’un écrive un roman qui se passe entièrement à Kayenta, ce serait un romancier américain comme seuls savent être les américains romanciers, une histoire très noire de famille maudite avec des secrets lourds et des jeunes filles naïves et perverses, de l’argent caché et des complots sordides, sous le soleil accablant, dans le silence des heures de pointe. On peut même en faire un film, les décors naturels sont à portée de main.
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