AMERICA

03 août 2009

59. Réunification.

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Nous nous sommes séparés bons amis, en promettant de se revoir. Tu parles. L’important n’est pas de se revoir, l’important est de le croire au moment où l’on promet, les uns et les autres, sincères tous sans pourtant être dupes. Du moment que la sincérité est égale.

Ou alors dans une autre vie, quand les poules auront des dents et l’Amérique un président noir.

Nous avons remonté la rampe des anciens charriots sucrés, ceux qui balancent lentement, n’oublie pas que nous rentrons à la maison, cette rampe qui relie le fleuve au plateau sud-est. Nous avons tracé nos pneus dans le désert peint. Nous avons retrouvé nos deux kilomètres d’altitude et la blancheur solaire, la poussière de vent et les buissons baladeurs.

Il se fait tard, depuis le temps que tu traînes. On pourrait croire que tu t’es assis sur le bas-côté, comme un de ces indiens du milieu de rien qui vend ce qu’il veut bien nous faire entrevoir de son monde, et que profitant que la route remonte maintenant au Nord, tu t’es installé à l’ombre de la voiture pour rester sans voix désormais, au moins pendant quelques siècles. Une sorte d’arrêt sur image, pour que le rêve s’ancre à jamais et que la réalité t’épargne que tu ne sais plus regarder en face. Ton corps est là, à l’ombre de l’immobile, et ton esprit gambade dans un Ouest américain qui n’a peut-être jamais existé, ton corps un peu rouillé qui sait imperturbable que l’esprit folichon lui reviendra avant qu’il fasse nuit dans l’estomac.

Temps perdu à rechercher, ou virgule nécessaire ? Un marcel ou un cyclopède ? Il coûte cher parfois de dissocier l’esprit du corps, chacun vaquant de son côté au mépris des grands principes, de tes grands principes à toi maintes fois proclamés. Tu en perds la notion du temps et tu tardes à les réunir à la page de Page. Spinoza s’en retournerait dans sa tombe sous les applaudissements de Descartes et tu ne te reconnaîtrais pas dans la scène. Tu objectes.

Inutile de perdre son temps en fausses querelles, l’esprit n’est point l’âme et sa force est précisément de pouvoir aller et venir, laissant le corps venir et aller, l’esprit connaît la raison et la poésie qui l’emportent où il veut. L’âme n’est pas concernée par ces voyages, sa vie est chevillée au corps. Le moment des retrouvailles approche, tu as déjà dû les raconter, la nuit qui descend sur Page et la recherche des attrapeurs de rêves avec leurs bulles, temps perdu ou retrouvé.

Il fallait bien le long silence de bord de route pour aboutir, pour que la navette de l’esprit s’arrime au corps pantelant. Tous les souvenirs se mettent en ordre de bataille, en rang comme des noirs joyeux, le restaurant country, le lac surchauffé, le pont arc-en-ciel, les philosophes virginiennes et le champagne dans le spa sont prêts pour la soirée diapos. J’en dors déjà.

Posté par andremriviere à 16:03 - 5ème partie - Retour au réel. - Commentaires [5]
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