11.

Que va t’il rester, dans ces plaines ? Quand tout paraît abandonné à perte de vue et qu’on commence à craindre que les judicieux conseils avaient raison, on aperçoit très à l’écart de la route une maison, plutôt une baraque de chantier il y a des engins à proximité. Un panneau encore plus vermoulu que celui du genou blessé indique la direction d’un bar-drugstore-boutique-souvenirs-toilettes. Un chemin se détache et nous conduit au bistrot.

Il est tenu par une vieille indienne édentée. On la reconnaît bien, pas besoin de plumes et autres accessoires. Rien que son air rusé nous fait deviner qu’elle est Sioux. Lakota, très exactement, elle va nous expliquer longuement, dans un langage bien plus compréhensible que la bouillie pour chat des Red Necks, ce que sont les Lakotas par rapport aux Dakotas, et j’ai oublié les autres noms.

J’ai oublié les explications aussi. Je ne me souviens que de son regard malicieux, de sa bonne humeur, et de son sourire étonné d’apprendre que nous étions français. Elle nous a juré que sa grand-mère à elle avait vécu avec un français, et que donc nous étions cousins. J’étais tellement content de la croire que je suis sûr que c’est vrai. Le trappeur français qui vient amicalement dans les tribus et qui travaille avec elles, l’image remonte vite des romans usés de la bibliothèque verte venus de mes parents, qui se délitaient en mille pages éparses, les romans pas les parents, d’ailleurs il en manquait, des pages pas des romans, et nous inventions les trous, et en tenir une descendante ici devant moi n’allait pas se gâcher d’un coup d’esprit critique mal venu. Voulez-vous que je répète la phrase ? Non, mais je la garde.

Elle nous a présenté sa fille, une belle indienne bien campée, et sa petite-fille de trois mois, qui nous a fait la fête. C’est bien la preuve que tout était vrai, le bébé nous avait reconnu.

Les ouvriers du chantier voisin sont alors arrivés. La parole vole haut et fort, grasse, espagnole. Je comprends tout. Un court moment, je me crois dans la bande. Ces langues accessibles, cette vie, j’ai dû les connaître dans des vies antérieures. La baraque forme une île dans l’océan des terres, et c’est comme l’apparition d’un nouveau monde.

Les espagnols, non, les mexicains, les chicanos disent ceux qui ont peur, et les indiens, ne serait-ce pas ici que commence à surgir un nouveau nouveau monde, qui balaiera l’ancien nouveau monde ? C’est juste une question.

Mais fini de rêver, andrem. Ce soir, tu as réservé une chambre très loin d’ici, et tu as même déjà payé. Alors tu dois repartir, rejoindre les Badlands, les mauvaises terres, avec de la chance tu assisteras au coucher de soleil sur les falaises déchirées de la White River. Au revoir, la cousine indienne, adios amigos, hasta luego.

      

(à suivre)