9.   Tout se passe dans le ciel. Une tornade de juin tournoie par là. Du regard, nous la suivons nous suivre à la trace, puis à quelques centaines de mètres de nous, traverser la route et partir pour de nouvelles aventures. Sur la gauche, très loin, s’épaississent des nuages qui annoncent un orage. Et là-bas à droite aussi. Il se rapprochent, ils parcourent tout l’espace, ils hésitent, puis ils s’éloignent, le temps de laisser tomber quelques grosses gouttes poussiéreuses sur le pare-brise devenu impossible à nettoyer, le temps de laisser quelques lumières de fin du monde planer pour la photo.

Ainsi va et vient l’air du temps, la météo fait partie du spectacle. Le ciel, d’orage en orage, finit vraiment pas prendre un air sinistre. La plaine elle-même, verdoyante encore, ondulante et repue, se fige. L’herbe est triste soudain. Même les voyageurs dans leur Ford rouge perdent un peu de leur humeur vagabonde. Un panneau bancal et gris explique ce micro climat inattendu. Nous sommes à Wounded Knee. Les orages hésitants se sont regroupés. Ils tiennent enfin deux visages pâles dans leur collimateur et ils lancent la plus belle averse de l’histoire de mon humanité à moi.

Impossible de rouler. Jupiter, Zeus, Amon Râ se sont alliés au grand Manitou, je suppose, et ils nous tonitruent leurs foudres au ras des pâquerettes, ils nous déversent leurs hallebardes, leurs chats et leurs chiens de leur chienne ; alors, vous vous en souvenez, de vos ancêtres et de leurs crimes ici même ? Voui monsieur le chef indien mais c’est pas moi ! Si ce n’est toi c’est donc ton frère, c’est donc quelqu’un des tiens !

La route est devenue un torrent, vieux cliché malheureusement vrai ici, on s’en passerait parfois des clichés éculés quand l’eau monte, on ne sait plus où est le fossé où est la chaussée, et combien de temps va durer ce cirque, vous le savez, vous ? Y a-t-il seulement un champ, hormis le champ de bataille ? Au moins, le pare-brise aura été nettoyé.

Il paraît, on me l’a dit, ce sont les conseils qu’on lit toujours dans les journaux sérieux, on doit le lire même dans télérama, qu’il ne faut jamais s’abriter sous un arbre en cas d’orage. Nous avons de la chance, il n’y a pas un arbre ici, sauf là-bas une sorte de moignon agité, qui aurait l’idée de s’y abriter ? Il paraît aussi qu’il ne faut jamais rester à découvert, ne jamais rester sur un point culminant. Moi, je veux bien, le seul point culminant de toute la région c’est notre 4x4 rouge et ses deux passagers inquiets. Je ne sais plus trop s’il faut fuir. Mais je suis certain que dehors c’est nettement mouillé. Tant qu’à ne pas faire ce qu’il faudrait de toutes façons ne pas faire, autant éviter la douche assurée.

Jupiter est mon copain. Après plusieurs siècles de ce tohu-bohu, il a convaincu le grand Manitou et les autres de se calmer. Il se sont un peu fait prier, puis le goudron est apparu entre deux rivières. La voiture a accepté de repartir, encore tremblante. N’oublie jamais le genou blessé, a dit le chef indien, voui chef.

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