7.     Je vous dois cependant la vérité. J’espère ne pas vous blesser, vous attrister, vous décevoir. Vous avez secoué le cocotier et je suis tombé dans la marmite, puis vous avez ouverts les vannes et le flot du discours ne peut plus se tarir. Je n’en croyais pas mes yeux de votre attente, et je suis encore incrédule de découvrir que des lecteurs, ils sont foule quand bien même ils ne rempliraient pas une main, lisent, me lisent.

Ne croyez surtout pas à une coquetterie savante, du genre retenez-moi retenez-moi, du genre fausse modestie le regard en coin pour vérifier que tout va bien. Vous m’avez gonflé à la pression maximale, et la baudruche doit maintenant tournoyer en ronflant pour ne pas éclater, je n’attendais que cette impulsion, soyez en remerciés, tous. Il ne me reste plus qu’à vous rendre au centuple ce qui ne peut se calculer.

Mais je vous dois la vérité. Cette envie de raconter, sornettes ou voyages, cette épée dans les reins, vous l’avez réveillée mais vous ne l’avez pas fait naître. J’écris à celle d’où tout provient, à celle sans qui je serais resté coi et heureux de l’être, à celle qui me déchire depuis combien, six mois, six ans, six siècles ? Je ne me souviens plus du temps où nous parlions ensemble, où un simple regard déclenchait des rires fous, où un simple geste valait toute une histoire, où elle s’endormait en l’écoutant.

J’écris et je raconte à Marion. Promesse indicible, promesse indéfectible. Elle ne sait pas que j’écris et que j’écris pour elle, elle ne doit surtout pas savoir. Les savants le disent tous, qu’elle ne doit rien savoir, une histoire de poids, de chape, d’envol, de liberté, toutes ces choses que les savants connaissent et moi pas. Un jour, je n’ai pas écouté les savants, et la lettre m’est revenue intacte, je veux dire l’enveloppe. Bien, monsieur le savant, je ne dirai plus rien, mais vous ne m’empêcherez pas d’écrire. Et le gros paquet de feuilles au fond du tiroir, peut-être un jour servira. Dans six mois, dans six ans, dans six siècles.

Ce n'est pas la première fois que j'écris pour ma fille en effet ; mais c'est la première fois qu'on lit ce que j'écris pour elle. Et ce que j'écris pour elle en devient encore plus précieux. Elle a pris sa vie en main, loin de nous, loin de moi, elle a dû avoir besoin de brûler ses vaisseaux pour poursuivre sa chimère. J’échafaude des suppositions en sachant que c’est vain, mais on ne peut s’empêcher d’échafauder, et je dois me contenter de ce que je vois, en silence.

Je ne dirai rien de plus là-dessus, c’est déjà presque trop mais je vous le devais.

En attendant, comme c’est tout rien que de votre faute, vous lirez ce que j’écris ! Ainsi, grâce à Vaik et quelques autres tintinnabulantes, grâce à la joue de bœuf en daube, grâce à tous ceux que je ne nomme pas mais je n'en pense pas moins et eux non plus, grâce à vous tous je tiens ma promesse et je pèse moins lourd.

                                                                                                (à suivre)