Ton histoire est jolie, Vai de Vai.

J’aime bien être traversé par des images qui bougent quand je lis, et tout bougeait là, en couleur même. Vert et jaune sont rarement compatibles en matière de vêtement, mais dans ma tête il y eut comme un vent d’anis et de menthe qui m’a rafraîchi les idées.

Et il m’en est venue une, d’idée. Ce sera tout pour aujourd’hui, une idée par jour pas plus, il faut savoir s’économiser, dit le fou.

Ton titre évoque Messieurs Harley et Davidson. Aussitôt on voit la grosse moto qui file en grondant sur les routes américaines. Je ne vais pas discourir sur l’inconfort de ce modèle de moto, et la difficulté de sa conduite. Mais figure-toi (j’espère que tutoyer est admis en ce village), la tondeuse aussi, a maille à partir avec ces routes. J’ai vu jadis un film américain et délicieux, si, il en existe, où un vieux monsieur enfourchait sa tondeuse pour partir se réconcilier avec son frère mourant, faute de permis de conduire. Je ne me souviens ni du titre du film ni du nom du réalisateur, ni des acteurs, mais tu as réveillé l’image. Ce fut ce film qui révéla l’envie que je traînais en moi de les parcourir à mon tour, ces routes, ce que je fis, et je n’en suis pas encore revenu.

N’exagérons rien, je ne l’ai fait ni en moto ni en tondeuse, mais dans un confortable catxcat. Il faut savoir économiser non seulement les idées, mais les colonnes vertébrales aussi.

Deux mille kilomètres de routes droites sur du plat en tondeuse (automotrice quand même), pour 90 minutes de cinéma. Steve Mc Queen n’aurait pas résisté quinze secondes. Voilà ce que tu m’as remis en tête, et maintenant je te vois parcourant les plaines d’Amérique sur ta tondeuse jaune.

Question Fredo : t’en es où, de ton voyage ?

Il y a toujours quelqu'un pour poser la bonne question, celle à laquelle on ne sait comment répondre.

Si je le savais, où j'en suis de mon voyage. Il paraît, des gens bien informés me l'ont dit, que j'ai repris l'avion et que j'ai atterri quelque part en Europe, et que j'ai repris ma vie qu'on dit normale.

Je n'ai pas remarqué. Dans ma tête, les routes défilent, les montagnes barrent l'horizon, les déserts chauffent, les plaines s'étalent, toutes droites et encore toutes droites et encore toutes droites et encore bon mais attention à ne pas s'endormir au volant.

Parfois un indien vient me voir, surgi d'un western et de nulle part.

Je ne suis pas sûr que c'est moi qui ai repris ma vie normale, et mon fantôme doit continuer à errer dans les villes du même nom, là-bas, dans le Wyoming, l'Oregon ou le Colorado.

C'est l'Amérique qu'on aimerait aimer.

Pour les amateurs de statistiques, voyage fait en 2002, 15000 km, 40 jours, 15000 dollars. Une vie entière pour me renflouer.

Le lendemain.

La nuit porte conseil. Elle fait aussi naître des envies. J'ai répondu à la question un peu étourdiment, hier, et depuis je demande comment y répondre vraiment. Où en suis-je de ce voyage?

Les plaines, les indiens, les cow-boys, les Rocheuses, le Pacifique, les geysers, la vallée de la mort, et tant d'autres folies, m'ont fait rêver toute mon enfance, comme rêvent tous les enfants sur ces choses. Rien de bien original. Et voici que ces choses, je les ai eu sous les yeux, vues de mes yeux vues, ce qu'on appelle vu, en vrai. Rentré au pays, elles ne me font plus rêver.

Elles me hantent.

Je ne pourrai y échapper qu'en les racontant. Je vais te les raconter, à toi Fred, à Vai de Vai qui m'a mis sur le sentier de la guerre avec sa tondeuse, à Marie sur son tracteur (pourquoi donc préfère-t'elle monsieur Massey et Monsieur Ferguson à Monsieur McCormick?), et à tous ceux qui cliqueront là, sur le bouton.

Pas tout de suite. C'est comme le grand bleu, le grand ouest. Il faut prendre longtemps sa respiration avant de partir en apnée. Alors, dans quelques jours, ou quelques semaines, peut-être, si les avions que je vais bientôt prendre atterrissent.

Je me suis donné une règle du jeu. Un caractère par kilomètre (je suis métrique, moi), un caractère par dollar (à l'époque l'€uro ne valait rien, ce qui prouve que je suis un très mauvais spéculateur). Soit quinze mille caractères. Alors promis, ce ne sera pas tout d'un coup, mais à petites doses, quand je voudrai, quand je pourrai. Et si je vous ennuie ne dites rien.

Et je m'en voudrait de vous entraîner dans un compte d'apothicaire : je ne tiendrai jamais ma promesse des 15000 caractères. Ils seront largement dépassés. Vous voilà prévenus, on ne s'ennuie jamais à moitié avec moi, et en plus c'est si long.