Peur et bêtise.

Rien n’y fait. Je peux, avec une précision maniaque, suivre ville après ville, mile après mile, le parcours que je n’ai pas encore parcouru, découvrant les paysages que me révèle avant l’heure Internet, n’écouter que le vent de l’Ouest, rien n’y fait, c’est mon vieux monde à moi que j’entends sangloter.

Je n’ai jamais réussi à me persuader que la peur, la bêtise, la lâcheté, puissent être aussi universelles qu’elles sont, et aujourd’hui encore je ne peux le croire. Nous sommes la risée du monde entier avec cette caricature d’élection, le seul mot de français déclenche l’hilarité et l’hostilité. Même les américains de Deubeuliou vont me montrer du doigt. Comment peut-on songer encore y aller, dans leur pays ?

Où est la faille, où est l’erreur ? Que sont nos philosophes devenus, qu’on croyait si faciles à entendre ? Héraclite, Socrate, Marc-Aurèle, Augustin, Thomas d’Aquin, Michel le marrane, Spinoza son frère, je vous annonce que vous avez philosophé en vain, que vos discours sont nuls et non avenus. Les millions de morts de ne pas vous avoir écoutés seraient aujourd’hui, de toutes façons, morts.

Vois-tu, Marion, je te laisse ce monde, dont tu as failli ne pas vouloir, en un triste état, et je n’ai rien fait qui vaille pour le changer. Pourtant, comme si quelqu’un sans cesse remontait un ressort, toi peut-être, je continue à croire que l’intelligence existe, et la démocratie, ce mot qui sent le souffre. Il faut bien que nous donnions un espoir à Emma pour qu’elle puisse continuer le nôtre.

Je n’avais pas voulu t’écrire sur le désastre. Mais, dix jours après, je m’y résous. Je ne peux plus taire ce qui gronde et renâcle. Je croyais qu’il allait se calmer, bien au contraire, je vois que la catastrophe n’est pas complète, non que je craigne la victoire de la haine, la catastrophe n’est pas dans cette victoire dont je sais qu’elle est impossible, mais dans la victoire certaine du grand escogriffe antipathique, pathétique, gesticulant et vide, victoire à laquelle il me faut contribuer en un comble nécessaire. Un comble nécessaire, 85% sinon rien. Alors je t’écris, et c’est pour moi que je t’écris à ce propos.

Faut-il réfléchir ? Faut-il prendre soin d’un enfant, et patiemment placer des repères comme je l’ai fait pour toi qui n’as pas su les voir ? Amour et limites, autorité et jeux, création et attention, liberté et travail, toutes ces choses appelées valeurs, qu’on traite avec hauteur et ironie pour ne pas en sentir trop le poids indispensable ; il le faut, bien sûr, pour que le jour où nous prononcerons les gros mots tolérance, liberté, honneur, respect, démocratie, j’en passe et des pires, ils aient spontanément un sens. A moins qu’il ne suffise de leur apprendre le tir à l’arme lourde, à nos enfants.

Je ne sais pas tirer à l’arme lourde. Je ne sais rien faire d’autre que causer. Les mots face aux maux, mon calembour ontologique. La tête me tourne de mes pensées en lambeaux, et j’écris pour ne pas mourir.

Je t’embrasse