Ma chère Marion,

Il est temps que je t’écrive. Juste avant de me glisser dans cette peau de Moine, une tunique de Nessus dont je ne sais ce qu’elle fera de moi. Il se pourrait bien qu’elle me prenne beaucoup d’énergie, et que je devienne bien différent de celui auquel tu es habituée, et qui te sert vaguement de repère, balise distraite battue par la vague. Différent ? Peut-être aussi semblable à ce que je suis, et que j’ai laissé dormir trop longtemps, en pure perte. Je ne suis pas à la dérive, un solide câble me retient au fond, et si ma loupiote oscille, c’est pour être mieux vue, mon enfant.

Tu m’as donné la joie d’aider Emma à découvrir le monde, de découvrir un peu de son monde, et de découvrir que j’appartiens à ce monde-là. C’est déjà un bien beau voyage où tu m’as emmené, par ta seule attente, il est vrai teintée de jalousie. Jalousie du regard d’Emma sur moi, ou du regard que je porte sur Emma ? De ne pas être entre ces deux regards, de ne pas savoir t’interposer ? Je te le dis ici, Marion, sans ta présence, aucun regard n’aurait pu aller et venir entre Emma et moi, sans toi nous ne sommes plus grand-chose, elle et moi.

J’ai emmené Emma en Italie, pour lui offrir ce que je fais le moins mal dans la vie, voyager. Prendre la route, comme on dit, mais au sens vrai de prendre, saisir, posséder, agripper ; les pays et les paysages passent et j’y suis toujours étranger, mais la route m’appartient. Il ne sera pas question d’Italie cette fois, et ce n’est pas à Emma que je penserai en écrivant.

Un adulte écrit à un adulte. C’est à toi et pour toi que j’écris. J’ai constaté que certaines pièces de nos deux puzzles de vie étaient semblables, identiques parfois. Je ne suis plus loin de penser que, contrairement aux apparences, il s’agit d’un seul et même puzzle, que nous l’avons commencé chacun de notre côté sans d’ailleurs savoir qui a vraiment commencé. Un seul devra le continuer un jour, et ce sera toi. Entre temps, nous finirons par nous rencontrer, ou non. Ce n’est pas une obligation, ce ne doit pas être une décision ; ce sera, ou ce ne sera pas. J’aimerais tant que ce soit.

Ces lettres, les anciennes et celle-ci, et d’autres peut-être, sont des pièces du puzzle. Tu devras trouver où les placer. Pas de conseils, dans ces lettres, pas de doigt levé docte et sentencieux, pas de métaphores éducatives, pas de panneaux indicateurs. Je vais te raconter mon voyage en Amérique, où je t’emmène dans mes bagages.

Ce soir là, je n’avais pas encore mis les pieds de ma vie aux Etats-Unis d’Amérique, United States of America, bannière étoilée et coca-cola. Quand tu as téléphoné pour souhaiter sa fête à ta mère, j’étais penché sur la grande table du Fraisse à examiner soigneusement toutes les possibilités d’itinérance. Je n’avais pas encore choisi toutes les routes, mais les grandes lignes étaient là, sur de telles étendues on ne peut être très précis, et que serait l’Amérique sans un peu de liberté ? Mon Amérique à moi, j’entends, je ne parlerai pas de celle de Deubeuliou, qui a oublié sur quelle branche elle était assise.

Bon, tu as compris, cette lettre ressemble à un début de vrai-faux journal de voyage. Je dois donc t’expliquer comment ce projet a surgi dans ma vie et dans celle de ‘Aliénor, alors que mes rêves n’étaient peuplés que de Méditerranée, de l’Egypte à l’Espagne, et d’un peu d’exotisme façon Caraïbe.

Je t’embrasse.