04 juillet 2005

CHICAGO #1.

1. - Le voyage devait commencer par Chicago. Ne me demandez pas pourquoi, il faudrait raconter d’autres voyages, d’autres rencontres, d’autres hasards, et on se perdrait en route. Il serait tout aussi ridicule de se demander pourquoi le voyage ne commencerait pas par Chicago.

La ville des vents, la ville des gangsters, la ville des architectes, la ville du blues urbain, moi tintin en Amérique vouloir commencer par là. Figurez vous que j’ai aimé Chicago, alors que j’attendais l’inverse. C’était mal parti ; j’avais bien révisé tout mon antiaméricanisme primaire, et la francophobie qui m’attendait de pied ferme.

Et voilà, j’ai aimé Chicago. On ne se méfiera jamais assez des amerloques. Déjà, il y faisait chaud en arrivant, une douce chaleur enveloppante, après un départ glacial de Paris. Quelques embouteillages raisonnables plus tard, nous étions à notre hôtel. Des piétons dans les rues, mais si, des piétons en vrai, jeunes, vieux, rieurs, aimables, mêmes les voitures s’arrêtent pour vous laisser passer quand vous traversez hors des clous, mille restaurants ouverts, des bons (et des moins bons mais on n’est pas obligé d’y aller n’est-ce pas).

                                                                                                                                        (à suivre)

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CHICAGO #2.

2. - Cerise sur le gâteau et ce n’était pas prévu au programme, ce week-end là était le week-end du Chicago Blues Festival (31 mai, 1er et 2 juin 2002). Je sens que je fais des jaloux. Je ne vais donc pas vous raconter tout notre samedi à traîner dans le grand parc de Chicago, qui s’appelle par conséquent le Grant Park comme le général, à passer d’un podium à l’autre, au moins six, où se succèdent les musiciens connus et moins connus, tous aussi bons les uns que les autres peu importe leur notoriété.

Je n’ai jamais réussi à convertir les °F en °C, mais il faisait au moins 35 à l’ombre et sans ombre, tout le monde pataugeait dans les bassins et se laissait sécher sur l’herbe tendre, deux par deux de préférence. Woodstock sans la boue, à en croire celui qui a connu celle qui a connu ceux qui ont connu cette époque. Venant de l’Est, un vent du lac pour nous laisser respirer, et sur les trois autres côtés, la parade des immeubles magnifiques, blancs, dorés, rutilants, ébènes.

Piétons au milieu des immeubles, nous n’avons même pas eu peur. De toute part le regard peut s’échapper vers l’horizon du lac, et les immeubles immenses finissent par sembler normaux. D’ailleurs, ils le sont.

Le lundi, il fallait prendre la voiture et partir. Nous avions raison, en une nuit la température est tombée de 20°, et la pluie a joué sa musique dans le vent, horizontale et froide. Chicago nous rappelait que nous n’étions pas d’ici et que l’ouest c’était par là-bas.

Pas un seul kilomètre parcouru encore. Partons vite.

(à suivre)

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Avant le Mississipi.

3. - Nous n’y sommes pas encore, sur les routes droites infinies dont je rêvais. Il faut sortir de la civilisation. D’abord, longer le lac vers le Nord. La banlieue chic de Chicago dure environ 80 km, petite banlieue, avec grosses maisons comme au cinéma et jetées privées pour de modestes paquebots ; elle fait place en quittant l’Illinois pour le Wisconsin à des industries désaffectées ou vétustes, dont le seul avantage à mes yeux est qu’elle pollue l’eau de baignade des banlieues chics, si les courants en sont capables. Petite vengeance mesquine.

Vous prenez Racine et là, vous tournez à gauche, forcément sur la route de Madison ; vous faites comme si, au milieu des cottages et des collines grasses, l’Angleterre avait oublié de s’en aller. Peu à peu, sans y prendre garde, les cottages grandissent, et les distances entre eux. Parfois une forêt d’arbres indéterminés s’interpose et nous enveloppe de son silence, troublé par les gigantesques camions. Je n’y connais rien en arbres, et ceux-ci encore moins.

Mon énorme 4x4, je le croyais énorme jusqu’au premier camion qui m’a doublé, a rétréci petit à petit, et n’a pris sa taille définitive de petit engin fragile qu’à la traversée du Mississipi, encore près de sa source : nous sommes enfin à la bonne échelle, et le voyage peut commencer.

(à suivre)

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05 juillet 2005

Le Mississipi.

4. - Il nous faut d’abord deux bons kilomètres, de pont sur bras de rivière en pont sur bras de rivière, pour réaliser que nous sommes en train de traverser le Mississipi. Ce n’est pas grave, nous n’avons rien manqué, il reste deux autres kilomètres du même tabac. Je m’obstinerai, jusqu’à la fin, à parler en kilomètres. Évidemment, sur place, il faut bien causer miles et °F, mais ici je me venge et je laisse la victoire au système métrique. Je ne suis pas en train de vous écrire le scénario d’un western spaghetti ou baguette-bérêt, en mettant miles pour faire couleur américaine. D’ailleurs, en fait de miles je n’en connais qu’un seul, avec une aime majuscule et une trompette au bout.

En dessous des ponts, passent des navires ou des oiseaux, les bras sont parfois des lacs, nous ne savons plus où est l’île où est l’eau, ni s’il y a une fin au film. La carte dit que oui ; elle nous donne un précieux avantage sur les fous qui les premiers durent patauger là sous les yeux moqueurs des indiens du coin. Pendant tout le voyage, ils vont nous accompagner, ces fous d’antan et leur drôle de chariot. Leurs fantômes suivent la voiture, accrochés à mes pensées. Les indiens aussi nous accompagneront, mais ils sont bien là en vrai, aujourd’hui ce sont eux qui survivent et nous observent comme autrefois, un peu moins moqueurs cependant.

à suivre

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06 juillet 2005

Après le Mississipi.

5. - Sur l’autre rive, la montée vers les plaines est interminable. Chaque sommet de côte révèle une autre côte, et il faut cinq, dix, quinze kilomètres de route pour arriver au sommet suivant. A croire que les plaines se soulèvent au fur et à mesure que nous avançons.

Nous commençons à avoir l’habitude. Nous découvrons, bien après nous y être installés, que nous y sommes, dans la platitude. Voilà mon Amérique enfin, loin devant moi, gigantesque et subreptice. Je vous promets que je n’utiliserai plus le mot gigantesque. Mais je sens que je vais avoir du mal, comment trouver un autre mot, je n’aime pas les synonymes téléphonés.

Non, je ne promets pas. Je ne réponds jamais de rien quand je commence à écrire, même pas sur quoi je vais écrire. Du moment que j’ai l’impression que vous puissiez avoir l’impression que ce n’est pas inutile, j’aligne mes caractères et mes polices avec une détermination brouillonne que m’envierais presque notre ministre d’icelles. Tiens, par exemple, je m’étais dit, et je l’avais imprudemment proclamé, que mes 15 000 Km de voyage à 15 000 dollars tiendraient bien dans 15 000 caractères. Il est évident que je vais largement dépasser le quota, j’ai déjà dévoré plus du tiers de mon capital, 5 574 me dit la machine. Je pars derechef à la banque à caractères et ses polices, faire un emprunt pour atteindre les Rocheuses.

à suivre.

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07 juillet 2005

‘ALIENOR.

6     J’ai désormais quartier libre pour les caractères, en veux-tu en voilà, il suffit de taper. En vous promettant de raconter, je ne savais pas dans quel gouffre je me jetais. Mais je ne peux plus m’arrêter maintenant, si vous aimez j’en serai heureux, si vous n’aimez pas je serai malheureux mais je continuerai. Vous allez savoir pourquoi.

Ce qui a été facile pour les caractères était impossible pour les dollars, il faudra faire avec. Les généreux donateurs, les mécènes (vraiment) inconscients, les parents (faussement) naïfs, et les amis distraits sont loin, plus question de secours et de rallonge. Il vaut mieux, s’ils savaient dans quel tonneau ils ont déversé leur eau ils s’appelleraient danaïdes.

Je me demande si vous vous demandez qui est nous. Vous connaissez andrem, ici présent, sans accent et sans majuscule, mais vous ne connaissez pas ‘Aliénor sa compagne chère et tendre, épouse légitime, soutien indestructible, esprit rude. Elle ne conduit pas, faute de permis. Enfin si, elle a le permis, mais n’a jamais conduit depuis son succès à l’examen. Elle prétend que c’est trop tard. J’en profite lâchement au lieu de la convaincre du contraire, et je reste aux commandes, j’aime conduire.

‘Aliénor surveille les environs quand je m’endors sur le parking on ne sait jamais ; ‘Aliénor me réveille quand je m’endors au volant et m’oblige à m’arrêter au parking pendant qu’elle surveille les environs on ne sait jamais, tant pis pour la moyenne dit-elle on n’est pas ici pour le Guinness ; ‘Aliénor repère la photo du siècle avant même que le soleil paraisse pour éclairer la plaine juste là où il faut ; ‘Aliénor hypnotise le policier sourcilleux qui nous a surpris nettement au dessus des normales saisonnières ; ‘Aliénor me pousse au détour imprévu qui va nous plonger dans des merveilles cachées, pour une poignée de trois cents kilomètres de plus.

On ne peut concevoir de voyager sans ‘Aliénor.

(à suivre).

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08 juillet 2005

MARION.

7.     Je vous dois cependant la vérité. J’espère ne pas vous blesser, vous attrister, vous décevoir. Vous avez secoué le cocotier et je suis tombé dans la marmite, puis vous avez ouverts les vannes et le flot du discours ne peut plus se tarir. Je n’en croyais pas mes yeux de votre attente, et je suis encore incrédule de découvrir que des lecteurs, ils sont foule quand bien même ils ne rempliraient pas une main, lisent, me lisent.

Ne croyez surtout pas à une coquetterie savante, du genre retenez-moi retenez-moi, du genre fausse modestie le regard en coin pour vérifier que tout va bien. Vous m’avez gonflé à la pression maximale, et la baudruche doit maintenant tournoyer en ronflant pour ne pas éclater, je n’attendais que cette impulsion, soyez en remerciés, tous. Il ne me reste plus qu’à vous rendre au centuple ce qui ne peut se calculer.

Mais je vous dois la vérité. Cette envie de raconter, sornettes ou voyages, cette épée dans les reins, vous l’avez réveillée mais vous ne l’avez pas fait naître. J’écris à celle d’où tout provient, à celle sans qui je serais resté coi et heureux de l’être, à celle qui me déchire depuis combien, six mois, six ans, six siècles ? Je ne me souviens plus du temps où nous parlions ensemble, où un simple regard déclenchait des rires fous, où un simple geste valait toute une histoire, où elle s’endormait en l’écoutant.

J’écris et je raconte à Marion. Promesse indicible, promesse indéfectible. Elle ne sait pas que j’écris et que j’écris pour elle, elle ne doit surtout pas savoir. Les savants le disent tous, qu’elle ne doit rien savoir, une histoire de poids, de chape, d’envol, de liberté, toutes ces choses que les savants connaissent et moi pas. Un jour, je n’ai pas écouté les savants, et la lettre m’est revenue intacte, je veux dire l’enveloppe. Bien, monsieur le savant, je ne dirai plus rien, mais vous ne m’empêcherez pas d’écrire. Et le gros paquet de feuilles au fond du tiroir, peut-être un jour servira. Dans six mois, dans six ans, dans six siècles.

Ce n'est pas la première fois que j'écris pour ma fille en effet ; mais c'est la première fois qu'on lit ce que j'écris pour elle. Et ce que j'écris pour elle en devient encore plus précieux. Elle a pris sa vie en main, loin de nous, loin de moi, elle a dû avoir besoin de brûler ses vaisseaux pour poursuivre sa chimère. J’échafaude des suppositions en sachant que c’est vain, mais on ne peut s’empêcher d’échafauder, et je dois me contenter de ce que je vois, en silence.

Je ne dirai rien de plus là-dessus, c’est déjà presque trop mais je vous le devais.

En attendant, comme c’est tout rien que de votre faute, vous lirez ce que j’écris ! Ainsi, grâce à Vaik et quelques autres tintinnabulantes, grâce à la joue de bœuf en daube, grâce à tous ceux que je ne nomme pas mais je n'en pense pas moins et eux non plus, grâce à vous tous je tiens ma promesse et je pèse moins lourd.

                                                                                                (à suivre)

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19 juillet 2005

Le Dakota du Sud.

8. Nous nous sommes ainsi retrouvés au fin fond du Dakota du Sud, plus plat pays que jamais, dans des lumières de tous les diables, observés par des vaches noires que nous avons prises pour des bisons.

Ouvrez les guillemets.

« Si l’heure de pointe dure dix-huit secondes et sept centièmes, s’il tombe 20 cm de neige le quatre juillet, si le prochain feu rouge d’ailleurs en panne est à quatre cent trente cinq kilomètres, s’il y a davantage de pick up que d’autos, si rendre visite à grand-mère fait la une du journal local, si les bottes et les chapeaux de cow-boy sont l’habit à la mode depuis la création du monde, si les chiens de prairie sont dix fois plus nombreux que les êtres humains, si la lumière des étoiles vous empêche de dormir la fenêtre ouverte, si vous oubliez qu’il va falloir un jour rentrer reprendre le travail, si les bisons mugissent et les antilopes gambadent, si le vent vous souffle jusque dans l’état voisin, alors, …

… vous êtes dans le Dakota du Sud ».

Fermez les guillemets.

Vous allez vous ennuyer, disaient les gens raisonnables, et ce n’est pas exactement le mot qu’ils employaient. Ils avaient la langue chargée de judicieux conseils et le regard qu’on réserve aux simplets. Je leur laisse leurs avions et leurs aéroports, moi ma ouate c’est la plaine.

(à suivre)

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01 août 2005

Le genou blessé.

9.   Tout se passe dans le ciel. Une tornade de juin tournoie par là. Du regard, nous la suivons nous suivre à la trace, puis à quelques centaines de mètres de nous, traverser la route et partir pour de nouvelles aventures. Sur la gauche, très loin, s’épaississent des nuages qui annoncent un orage. Et là-bas à droite aussi. Il se rapprochent, ils parcourent tout l’espace, ils hésitent, puis ils s’éloignent, le temps de laisser tomber quelques grosses gouttes poussiéreuses sur le pare-brise devenu impossible à nettoyer, le temps de laisser quelques lumières de fin du monde planer pour la photo.

Ainsi va et vient l’air du temps, la météo fait partie du spectacle. Le ciel, d’orage en orage, finit vraiment pas prendre un air sinistre. La plaine elle-même, verdoyante encore, ondulante et repue, se fige. L’herbe est triste soudain. Même les voyageurs dans leur Ford rouge perdent un peu de leur humeur vagabonde. Un panneau bancal et gris explique ce micro climat inattendu. Nous sommes à Wounded Knee. Les orages hésitants se sont regroupés. Ils tiennent enfin deux visages pâles dans leur collimateur et ils lancent la plus belle averse de l’histoire de mon humanité à moi.

Impossible de rouler. Jupiter, Zeus, Amon Râ se sont alliés au grand Manitou, je suppose, et ils nous tonitruent leurs foudres au ras des pâquerettes, ils nous déversent leurs hallebardes, leurs chats et leurs chiens de leur chienne ; alors, vous vous en souvenez, de vos ancêtres et de leurs crimes ici même ? Voui monsieur le chef indien mais c’est pas moi ! Si ce n’est toi c’est donc ton frère, c’est donc quelqu’un des tiens !

La route est devenue un torrent, vieux cliché malheureusement vrai ici, on s’en passerait parfois des clichés éculés quand l’eau monte, on ne sait plus où est le fossé où est la chaussée, et combien de temps va durer ce cirque, vous le savez, vous ? Y a-t-il seulement un champ, hormis le champ de bataille ? Au moins, le pare-brise aura été nettoyé.

Il paraît, on me l’a dit, ce sont les conseils qu’on lit toujours dans les journaux sérieux, on doit le lire même dans télérama, qu’il ne faut jamais s’abriter sous un arbre en cas d’orage. Nous avons de la chance, il n’y a pas un arbre ici, sauf là-bas une sorte de moignon agité, qui aurait l’idée de s’y abriter ? Il paraît aussi qu’il ne faut jamais rester à découvert, ne jamais rester sur un point culminant. Moi, je veux bien, le seul point culminant de toute la région c’est notre 4x4 rouge et ses deux passagers inquiets. Je ne sais plus trop s’il faut fuir. Mais je suis certain que dehors c’est nettement mouillé. Tant qu’à ne pas faire ce qu’il faudrait de toutes façons ne pas faire, autant éviter la douche assurée.

Jupiter est mon copain. Après plusieurs siècles de ce tohu-bohu, il a convaincu le grand Manitou et les autres de se calmer. Il se sont un peu fait prier, puis le goudron est apparu entre deux rivières. La voiture a accepté de repartir, encore tremblante. N’oublie jamais le genou blessé, a dit le chef indien, voui chef.

                                                                                (à suivre)

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16 août 2005

Les Red Necks.

10. Le cerveau semble se mettre au diapason de cette vastitude. On dirait qu’il devient immense à son tour. Ne croyez surtout pas qu’il s’agit d’intelligence, ce serait trop facile. Non, c’est juste une question de taille. Alors l’influx nerveux, vous savez, ce truc qui circule dans notre fouillis capital, cet ectoplasme ni chimique ni électrique, mi-chimique mi-électrique, ou quoi d’autre, pour en faire le tour va mettre beaucoup plus de temps.

On voit des choses en roulant dans les plaines, et longtemps après on voit qu’on a vu des choses. Les belles fermes du Wisconsin et du Minnesota ont fait place à des bâtiments de même taille, de même couleur, les granges rouges d’Amérique, de même forme dite victorienne je ne sais ce que vient faire ici la reine Victoria, et pourtant ce ne sont plus les mêmes.

Il faut se rendre à l’évidence, la dégradation a fait son œuvre. Les peintures moins éclatantes, les planches sur les vitres, le portail avachi, de détail en détail, puis de moins en moins détaillé, la pauvreté gagne la plaine en venant de l’Ouest. Nous découvrons le phénomène en croisant la première ferme en ruine, mais est-ce la première ? Elles se succèdent : tous les quatre ou cinq ranch, en voici un, abandonné ou qui en présente tous les indices. Pas toujours, en sort parfois un vieux pick-up poussif conduit par un Red Neck au regard fuyant.

Le regard fuyant, c’est moi qui l’ai inventé. J’avais envie dans mon élan de leur trouver le regard fuyant, à ces descendants des fous en chariots, qui volaient vers la fortune et la terre des indiens en même temps. Les voici au bord du chemin, dans leur guimbarde, devant le portail effondré d’une bâtisse en ruine, à se demander quand arrivera la prochaine subvention de Deubeuliou pour tenir le prochain hiver.

Il ne convient jamais de s’apitoyer, ni sur l’affamé, ni sur le malade, ni sur le pauvre. Ils ne nous demandent pas de nous apitoyer. Ils demandent seulement qu’on les regarde et qu’on pense à eux. On peut apporter, si l’on peut et comme on peut, de l’aide, du temps, de la compétence. On n’est jamais obligé mais c’est mieux de le faire que de ne pas le faire. La pitié est la plus perverse forme de sentiment de supériorité qui soit. Je connais la compassion, l’entraide, la solidarité, et la fraternité qui les unit toutes.

Alors, malgré toutes les préventions que je peux avoir contre ces descendants des vainqueurs de Wounded Knee, ces électeurs de Bush quoique, ces buveurs de Root Beer, un jour mes amis vous devrez essayer de boire de la Root Beer j’ai essayé deux fois pour être sûr et je ne recommencerai plus jamais, malgré tout cela, et parce qu’ils sont paysans eux aussi, ils sont un peu mes frères.

N’exagérons rien, je sais ce qu’ils feraient à Le Roi Jones, à Duke Ellington ou à Joshua Redman s’ils croisaient leur route, et à beaucoup d’autres. La pauvreté n’explique pas tout et ne justifie rien. J’ai donc continué ma route, après cette découverte de l’anéantissement de l’espoir des pionniers. Que va t’il bien pouvoir rester, dans ces plaines ?

                                                                                (à suivre)

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